L’Idée du communisme : fragments antiques

Chaque époque de l’histoire a sa configuration propre, économique, sociale et politique, mais aussi intellectuelle. C’est en effet ce que nous dit la théorie de la lutte des classes, pour laquelle l’histoire est déterminée par les rapports étroits qu’entretiennent les forces productives et les moyens de production : puisque ces rapports changent dans le temps, aucune période n’est identique à une autre. Pourtant, la lutte des classes nous dit aussi qu’à chaque époque il y a la nécessité pour la classe opprimée de lutter pour son existence et ses droits, même si cette classe change à travers l’histoire : en d’autres termes, le communisme entendu comme mouvement de libération se renouvelle à chaque époque tout en conservant quelque chose de sa forme précédente. Il y a la lutte de la plèbe, des esclaves, des serfs, des artisans et des marchands, … jusqu’aux ouvriers et aux paysans. En raison de sa trans-historicité et de son universalité, il n’est pas étonnent que l’Idée du communisme, comme l’appelle Badiou, soit une idée très ancienne et théorisée dès l’Antiquité grecque (ainsi que chez certains penseurs orientaux, comme Mencius, à propos desquels je confesse mon ignorance, mais ce n’est que partie remise).

Intéressons-nous donc aux premières formulations de l’idée de communisme, qui fixent un but à atteindre (Platon), une vision du cosmos (Zénon de Cition), un mode de vie (Diogène de Sinope) ou encore un moyen de gagner le salut (les Apôtres).

Chez Platon, qui est peut-être l’inventeur de cette idée, le communisme naît au départ d’une critique de la société athénienne de son temps. Nous l’avons un peu oublié aujourd’hui, mais ce que nous appelons depuis Thomas More les utopies sont avant tout la satire et la dénonciation des vices des sociétés « réelles », à commencer par l’inégalité, la jalousie, la tyrannie et la pauvreté. Pour lutter contre ces vices, Platon propose la mise en commun des biens de consommation, des femmes et des enfants (ce qui veut dire : l’abolition du marché et du libre-échange, remplacés par la distribution des biens par l’État, mais aussi l’abolition du mariage comme propriété privée des femmes, et enfin de l’éducation « privée » au profit d’une éducation assurée par l’État). Platon propose pas moins de trois versions de son utopie : la République, dans laquelle ce sont les philosophes-rois qui sont au pouvoir ; les Lois, dans lesquelles il s’agit d’un conseil de sages ; et enfin l’Atlantide, décrite dans le Critias, sorte de vieille cité qui serait l’ancêtre d’Athènes, et qui aurait, comme on sait, disparu sous les eaux. Platon pose la question de savoir comment réaliser son utopie dans la Lettre VII, et parle de « rassembler des amis fidèles » : en lisant cela, on se prend à imaginer un coup d’État… mais à la place, il fondera l’Académie, son école de pensée censée former les futurs politiciens.

En réalité, le communisme platonicien ne sera jamais réalisé, pas même par ceux s’y essayèrent comme Plotin qui voulait créer une Platonopolis dans la campagne romaine, ou Gémiste Pléthon qui tenta de sauver le paganisme en plein XVè siècle à Mistra, dans l’Empire byzantin. Ce communisme demeure foncièrement aristocratique et ne va pas jusqu’à la suppression de la division entre le travail manuel et le travail intellectuel, puisque ce sont les philosophes qui gouvernent et les artisans qui fabriquent les biens matériels.

L’idée communiste sera reprise par des disciples dissidents de Socrate (qui s’éloignèrent de la philosophie de Platon) : celles et ceux que l’on appelle les Cyniques et, à leur suite, les Stoïciens. On lit dans Diogène Laërce, VI, §131 : « [Les Stoïciens] croient encore que les sages doivent avoir communauté de femmes, et qu’il leur est permis de se servir de celles qu’on rencontre. Telle est l’opinion de Zénon dans sa République, de Chrysippe dans son ouvrage sur cette matière, de Diogène le cynique, et de Platon. »

Le communisme est alors le propre du sage, il acquiert une dimension cosmologique puisque la cité-État devient le monde dans son ensemble (nous sommes les citoyens du monde). Il devient aussi un mode de vie individuel, bien plus qu’une organisation administrative et sociale comme c’était le cas chez Platon : les cyniques font profession de ne rien posséder, afin d’être libres et indépendants ; c’est une vie faite de marginalité qui n’a aucun souci des conventions et de la bienséance en société. Nous voyons que là aussi la communauté concerne les femmes, et les Cyniques sont peut-être les inventeurs de la notion d’amour libre : l’association au gré des envies et selon le consentement, sans jalousie.

Enfin, on trouve une formulation de l’idée communiste dans les Actes des apôtres, ce qu’il est important de rappeler à notre époque où la religion sert plus souvent la domination que la liberté. On y lit [2:44-47] : « Tous les croyants vivaient ensemble, et ils avaient tout en commun ; ils vendaient leurs biens et leurs possessions, et ils en partageaient le produit entre tous en fonction des besoins de chacun. Chaque jour, d’un même cœur, ils fréquentaient assidûment le Temple, ils rompaient le pain dans les maisons, ils prenaient leurs repas avec allégresse et simplicité de cœur ; ils louaient Dieu et avaient la faveur du peuple tout entier. »

Le communisme, en quelque sorte, se démocratise avec le christianisme : il n’est plus réservé à l’aristocrate (Platon) ou au sage (Zénon, Diogène). Mais il demeure un mode de vie, et non une organisation sociale à proprement parler (au niveau du travail et du pouvoir). Voilà, très brièvement, quelles ont été les prémisses de l’Idée du communisme dans les mondes gréco-romains et judéo-chrétiens.

FT

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