Un casseur hyper-sympa

NDDL Nantes

Voici un texte publié sur le site Article XI, envoyé par un auteur anonyme, et revenant sur la manifestation du 22 février à Nantes et sa violente répression. Il a le mérite de remettre en cause la figure du « casseur » mobilisée par la bourgeoisie (de la gauche à l’extrême droite) pour distinguer bons et mauvais manifestants de manière totalement factice. L’intégralité de l’article est disponible en lien.

En rentrant de Nantes, je pensais ne rien écrire. Je me disais que ce n’était pas nécessaire. Que l’essentiel avait été de vivre cette journée-là. Et que le torrent médiatique sortirait de toute façon de son lit pour venir noyer cette manif. Je savais qu’il recouvrirait entièrement nos gestes et nos histoires. Et qu’il ne laisserait derrière lui que boue, effroi et désolation. Comme d’habitude. Face à cette capacité de confiscation de la réalité qu’on appelle information, nos mots, mes mots, je les imaginais dérisoires. Pourquoi s’embêter, alors ?

Sauf que cette fameuse journée, elle s’est mise à faire les cent pas dans ma cage à pensées. Elle ne voulait pas en partir. Je ne savais ni pourquoi, ni comment, mais cette manifestation m’avait bougé. J’y pensais et je trépignais devant l’ordinateur. Je ressassais.

J’enrageais, aussi. Je bouillais littéralement en lisant les comptes-rendus de procès des quelques personnes chopées à la fin de la journée. Ou en me plongeant dans le récit du manifestant qui a perdu un œil. Un de plus.

Je lisais aussi ce qui pouvait bien se dire dans le salon et la cuisine de monsieur et madame tout le monde : la France avait peur. Grave. À en mouiller le tricot de peau. Le ton employé par les médias au sujet de la dite « émeute » du 22 me rappelait un souvenir d’enfance : la voix de ce commercial qui tentait de vendre une alarme à mes parents après qu’ils se soient fait cambrioler. Les mêmes mots. Le même ton. C’est toujours pareil. Quand créer du danger de toute pièce te permet de payer tes vacances ou d’acheter une motocyclette à ton ado de fils, tu sais te montrer convaincant. Tu racontes la peur, ta peur, tu ne lésines pas, t’y vas franco et, au passage, tu déroules le tapis rouge à l’ordre en vigueur, parce que l’ordre tu en profites goulûment.

Bref, j’en étais là : elle me prenait la tête, cette journée du 22. Elle était là, un peu partout. Dans leurs bouches, derrière leurs mots, au centre de leurs images. Et forcément, j’y étais aussi. J’écris « forcément » parce que j’ai fait partie de ce qu’eux nomment « casseurs ». Moi et quelques copains. On agissait ensemble, petit groupe solidaire. Rien de fou, hein, nul fait d’arme. Simplement, on était là. On a fait quelques trucs, on s’est agités. Point.

Je suis donc « un casseur ». Mais « un casseur » hyper-sympa. La précision est importante. Parce que dans les deux semaines qui suivent ce genre de journée, tu as quand même largement l’impression que beaucoup de gens viennent mettre leur main dans le derrière de la manif afin de lui faire dire tout et n’importe quoi. Beaucoup de ventriloques et de tours de passe-passe, dans les articles, sous les articles, dans les images, sous les images. Une hypertrophie des enjeux, servie sur son flux continu d’informations, à la sauce virtuelle. Avec un soupçon de connerie.

Reprenons. Je suis « un casseur » sympa. Et je ne suis pas complètement con non plus. Alors quand je lis un peu partout que ce jour-là j’ai été manipulé et que je n’ai rien compris à ce qui s’est passé, j’ai envie de dire : comme d’habitude. Ni plus, ni moins – certainement moins, en fait. Oui, je suis manipulé. Comme au supermarché, au boulot, devant des guichets, des médecins, des profs, des représentants de la loi en tous genres. Comme tout le monde. Oui, je suis manipulé, pour peu d’entendre par là : « Soumis à des forces qui me dépassent ». Mais je me soigne. Je l’ai accepté, ce statut de petite souris dans une cage. Je l’ai accepté parce que je me suis dit : si je ne suis que ça, une petite souris dans une cage, alors je serai une petite souris qui dévisse, qui fait n’importe quoi. Cette manif du 22 février, je savais très bien qu’elle ne changerait pas le monde (sic), et qu’elle s’inscrivait dans un jeu de pouvoir, de territoires et de symboles qui me dépassent. Mais j’étais excité comme une souris qui a pété un plomb dans sa cage. Et qui tente d’invalider l’expérience qu’on mène sur elle.

Anonyme – Publié sur Article XI – Suite en lien

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Un commentaire pour Un casseur hyper-sympa

  1. Monier Alain dit :

    Bonjour,
    Je ne dirai pas que la « revolte » est en elle meme une raison d’etre , mais toutefois il y a du lien avec ce desir, car il ne faut pas nier que les luttes politiques, economiques sont a l’origine de nos libertes, dont la jeunesse et les moins jeunes prennent avec pregnance, consciences de leurs limites; Il est indeniable que le contrat social base de nos rapports sociaux est reste entre les mains d’une ideologie, d’une structure de pouvoir, cela nul ne peut le nier surtout en ces temps de globalisations. le but de toutes les pretentions revolutionnaires a ete de detruire les fondations qui lui preexsistees. Mais le malheur qui en resulta fut la privation des libertes les plus elementaires. Meme si Marx a trouve les fondements de l’exploitation a travers la plus value, il n’a fait que demontrer l’existence dune demonstration scientifique en tant que telle. (J’ai deja exprime ce constat dans un commentaire sur « liberation Irlande), il n’a fait que tomber dans l’impasse de cette finalite. Lacan a bien fait comprendre les limites des fondements de la Science (il n’y a pas de sujet de la science). De plus le theoreme d’incompletude montre en mathematique que l’on ne peut jamais determiner la verite en soi d’une demonstration. Pour ce faire il y a toujours un principe d’indecidabilite. On rencontre l’ambivalence a travers les decouvertes les plus signifiantes. L’atome comme le Pharmacon du philosophe a deux face, le remede et le poison. On sait les progres theoriques et materiels qu’il a apporte, mais tout autant les dangers qu’ils representent, qu’on ne sait plus aujourd’hui si il doit etre banni ou garde. Cette demonstration, pour affirmer que l’ambiguite reside dans ce qui parait etre la realite d’une concretisation theorique ou scientifique. Une decouverte est tout autant le phenomene d’une periode, d’une epoque; ce qui ne veut pas dire qu’il y aurait une finalite autre . Walter Benjamin affirmait qu’il suffisait de retrouver un fait historique et le prolonger dans l’avenir pour justifier la dialectique Marxiste, ce n’est pas le cas. La seule realite peut s’inscrire seulement dans l’evenementiel.

    L’evenementiel c’est ce qui n’est pas representable, ce que l’on ne prevoit pas qui s’affirme a l’improviste sans notre intervention. La continuite sociale ne repose helas que sur l’effet du poison/remede empechant de fixer une realite a venir definitive, une pretendue fn de l’histoire. Cela n’empeche en rien la vision imaginative pas plus danereuse que celle de la rationalite. La liberte, l’egalite, et la fraternite si elle est vraiment possible en dehors de la fete..

    Liberation Irlande a toujours affirme que la liberte de l’Irlande se refusait a la representativite du pacte social, constitutionnel , le fondement nationalisme Irlandais liberateur du joug Anglais seul comme non « revolutionnaire ».. On sait, ce que peut representer le poison d’un nationalisme etrique et etroit, mais pour autant on en connait aussi sa valeur de remede. A ce titre personnelement je ne desespere pas en d’ un certain nationalisme a reconsiderer. Expliquer qu’une Nation ne s’est pas fait seulement avec une classe sociale, qu’ un peuple fut il exangue au depart y a pleinement participe pas seulement par le sang verse. Bien entendu il en resulte toujours ce contrat dont on sait qu’il est trop injuste. Toutefois il est necessaire de bien mesurer tous les dangers que necessitent la mise en route d’un systeme. L’actuel a joue depuis toujours de la repression a l’encontre des classes demunis, mais non sans casser des oeufs il a invente le consumerisme , bequille sociale du poison/remede. Mais en se rend compte que le poison aujourd’hui, est plus efficace que le remede, tiendra t’il ? . Les generations dont vous etes en feront surement l’experience, et y joueront leur responsabilite.. A mon sens l’Etat n’est pas que poison, il est toujours tout autant remede. Cordialement Alain Monier

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