Les Cellules Communistes Combattantes de Belgique – Entretien avec Bertrand Sassoye

blog CCC Belgique

Un nouvel article de fond du site ami Laboratoire d’Urbanisme Insurrectionnel, cette fois ci au sujet des Cellules Communistes Combattantes, qui ont mené la lutte armée en Belgique dans les années 80. L’intégralité de l’article et les explications complémentaires sont trouvables en cliquant sur le lien dans l’image.

Les anciens membres des CCC n’ont pas écrit leur histoire. N’est-ce pas priver ainsi les futurs révolutionnaires de vos expériences, de vos connaissances, même si les nouvelles technologies ont rendu obsolète vos méthodes d’alors  ? Le manuel de Carlos Marighella, les écrits de Che Guevara, sont encore précieux et bien actuels, malgré le temps.

Mais nous avons fait mieux qu’écrire l’histoire des Cellules, nous avons écrit ensemble, en prison, le document intitulé «  La Flèche et la cible  » qui expose le projet des Cellules et qui fait le bilan de cette expérience. C’est le seul document légitime (parce que collectif) sur l’histoire des Cellules.

Peu après les libérations, nous avons caressé l’idée d’écrire l’histoire des Cellules, et même jeté quelques premières notes, mais c’est resté sans suite… Pourtant cette histoire n’est pas tout-à-fait sans intérêt, même dans certains de ses détails, car elle permet de déboulonner certaines idées reçues sur la pratique de la guérilla urbaine. Voilà pourquoi, considérant l’important travail d’analyse et de recherches effectués sur votre site, je répondrai bien volontiers à cette interview.

Mais je voudrais faire quelques mises au point.

J’ai été un des membres fondateurs des Cellules. C’est une réalité et, en vérité, j’en suis très fier, mais je dois d’emblée préciser que mon témoignage ne peut être pris comme la vérité sur les Cellules, et cela pour au moins trois raisons  :

– D’abord parce qu’il y a un certain nombre de choses que je ne dirai pas  : primo, celles qui risque d’exposer d’anciens protagonistes de l’histoire des Cellules aux curiosités malveillantes de policiers ou de journalistes, et secundo celles dont nous avions, à l’époque, collectivement, décidé de taire.

– Ensuite parce que je n’ai pas connu tout le monde, ni participé à toutes les actions, ni visité toutes les bases etc. Mon témoignage est partiel et doit être complété et recoupé.

– Enfin parce qu’il s’agit de souvenirs lointains et que ma mémoire n’est que ce qu’elle est. J’étais un jeune homme enthousiaste au cœur d’une expérience enthousiasmante, et j’en garde un souvenir tellement ailé que je le soupçonne embelli.

Mais bon, vaille que vaille, et dans ces limites, je ferai de mon mieux pour répondre à vos questions.

Dans tout processus de gestation et de création d’un groupe révolutionnaire armé, la «  rencontre  » entre les membres ayant les mêmes affinités idéologiques et le même déterminisme, s’opère, le plus généralement, autour d’un point de convergence, que ce soit un lieu – université, de travail, squat –, une organisation  ; ou bien une ville  : on se souvient de l’importance de Berlin pour la RAF, ainsi décrite par Klaus Hartung  :

«  L’après-guerre n’y est pas toujours terminée. La ville a des vides, des ruines, des quais désaffectés, des coins débordant d’herbes folles, des monceaux de décombres, des traces qui succèdent aux traces. Le paysage urbain y gagne un zeste d’utopie. La contemplation des ruines stimule les idées  : il faudrait, si on essayait de… Des sentiments que ne susciteront jamais les zones piétonnières de l’Allemagne de l’Ouest. Et l’utopie de la ruine va bien au-delà de l’esthétique. Par exemple, la famille grande bourgeoisie a été léguée sous forme de ruine et ce dans de grands appartements de 5 à 8 pièces  : un espace où peuvent se déployer les communautés d’habitations, les communes, les boutiques d’enfants.  »

La famille bourgeoise de Bruxelles – ville refuge pour les révolutionnaires du 19e siècle – avait également cédé les quartiers centraux historiques aux populations ouvrières, et ses grands appartements. Avant que n’existent les CCC, quelle était la situation et la géographie politique de Bruxelles  ?

Il n’est pas facile de répondre à cette question car «  Bruxelles politiques  » était mon environnement naturel, donc je n’ai jamais pris le recul pour l’examiner comme vous la pourriez examiner. En plus ma connaissance de la ville (et chaque Bruxellois est dans le cas) est très partielle  : il y a des communes dont on connaît chaque recoin et des communes où on ne met jamais les pieds, où on ne voudrait même pas être enterré. La réalité communale est extrêmement prégnante en Belgique. C’est un vieil héritage des luttes bourgeoises antiféodales. On pourrait naître et mourir sans sortir de sa commune.

Saint-Gilles est une commune qui a été urbanisée au XIXe et qui, à la période où l’on parle, fin des années 70 et début des années 80, avait une petite partie middle class (le « haut ») et de grands quartiers populaires. Cela avait été une commune de petites industries et, avec la gare du midi, un quartier d’immigration. Nous avons eu des fortes vagues d’immigrations directement politiques  : juifs polonais et bessarabiens ou républicains espagnols, mais aussi simplement très politisées et fortement organisées (grecs, portugais, italiens). A mon athénée, il y avait encore peu d’arabes. Le pic de la grande vague d’immigration arabe avait bien été atteint quelques années plus tôt, mais les enfants des primo-arrivants n’étaient encore pas en âge d’aller en secondaire. A mon athénée, c’était en majorité des gamins nord-méditerranéens, et ils avaient baigné dans une culture politique. Il y avait de tout  : anarchistes, révisionnistes, trotskistes, ML, mao, etc. mais tous viscéralement antifascistes et anti-impérialistes (les enfants de l’émigration arabe n’auront pas ce back-ground politique).

Dans les années 70, Saint-Gilles était une commune rouge, qui comptait plusieurs librairies d’extrême-gauche. C’était aussi le cas de Saint-Josse et de Schaerbeek (encore que là aussi, il y avait un coin chic à Schaerbeek). La majorité des locaux de l’extrême gauche étaient localisés là (autant qu’il m’en souvienne) – seul le PC ayant ses locaux «  historiques  » à Bruxelles-ville. Les fascistes qui venaient coller à Saint-Gilles prenaient donc le risque de se faire casser la figure. A contrario, il y avait des communes réputées tenues par la droite et l’extrême droite. Laeken par exemple. Pour aller coller là, on partait en force, et moyennement à l’aise. Plus tard, à l’époque des Cellules, nous avons pratiqué une sorte de «  géométrie inversée  », en évitant «  nos  » quartiers, en évitant par exemple Saint-Gilles où nous risquions trop d’être reconnus …

Les CCC précisent dans un texte  : «  Il n’y a donc pas de réel problème de  »conditions pratiques » préalables à la lutte armée en ce sens qu’elle peut être menée partout où existe la volonté politique de la mener. Toutefois la conjoncture mérite d’être considérée en ce qu’elle détermine d’importante façon les axes politiques et tactiques de l’activité des forces communistes combattantes.  »

Le contexte économique de la Belgique des années 1980, où se succèdent les plans gouvernementaux d’austérité, n’a donc pas été fondamentalement déterminant pour la création des CCC  ?

C’est une dialectique. Dès le moment où il y a oppression, exploitation, il y a lieu de créer une force révolutionnaire. Mais aussi  : toute force révolutionnaire authentique est déterminée par les conditions objectives et subjectives. Un changement de conditions ne peut impliquer le renoncement à la lutte révolutionnaire: il implique simplement d’autres déterminations. Autrement dit: le contexte détermine l’initiative révolutionnaire mais il n’est pas besoin d’un contexte particulier pour impulser une initiative révolutionnaire.

Qu’en était-il alors pour nous  ? La société belge d’alors était traversée d’un grand nombre de contradictions, mais nous en avions identifié deux comme fondamentales. C’est sur ces deux contradictions que nous allions fonder notre lutte.

La première était celle opposant le prolétariat à la bourgeoisie dans le cadre du capitalisme en crise. Jusque là, et depuis la réactivation de la crise (1973), la bourgeoisie belge avait suivi des politiques keynésiennes de relance par la consommation, qui avaient largement préservé le prolétariat des effets de la crise. Le seul vrai impact était un chômage de plus en plus important, mais les revenus (y compris ceux du chômage, alors non limité dans le temps) étaient protégés par l’indexation. L’introduction des politiques néolibérales dans les pays voisins a changé la donne. L’économie belge est toute d’importation et d’exportation, la moindre variation dans les grands pays-marchés-concurrents voisins la touche de plein fouet. Les entreprises belges ont beaucoup perdu en compétitivité à la fois à cause d’une concurrence traditionnelle devenue plus offensive, et à la fois à cause de l’apparition de nouveaux concurrents, notamment asiatiques (la bourgeoisie belge avait peu investi, sa sidérurgie continuait à produire des articles semi-fini à peu de valeur ajoutée dont la production avait explosé en Asie). Pour restaurer cette compétitivité, la bourgeoisie et ses politiques se sont attaqué au coût du travail et, pour mener cette attaque, aux protections légales et syndicales. Une vague de conflits sociaux extrêmement durs s’en est suivi. Grèves, occupations, batailles de rue, lock-out allant jusqu’à la fermeture pure et simples d’entreprises se sont succédés. Le prolétariat et ses organisations traditionnelles ont subi une série de défaites retentissantes, et la confiance de la classe envers les partis et les syndicats réformistes en a été sérieusement ébranlée. Les Cellules sont intervenues à ce moment où coexistaient une grande rage, une grande volonté de lutte contre la bourgeoisie et son gouvernement, et une grande désillusion envers les forces réformistes. C’était une conjoncture idéale pour proposer une alternative révolutionnaire.

La seconde grande contradiction était celle opposant les masses populaires à la tendance à la guerre impérialiste. Cette tendance, produite par la crise du capitalisme en général et par le bellicisme de l’administration Reagan, avait été rendue perceptible par le programme d’installation des euromissiles, dont 48 Cruise à Florennes. Ce programme rendait tangible la menace d’un affrontement militaire nucléaire limité entre USA et URSS, avec l’Europe comme principal champ de bataille. Les mobilisations ont été massives. Une manifestation a rassemblé 400.000 personnes à Bruxelles  : Un Belge sur 20 avait fait le déplacement  ! Malgré une propagande atlantiste effrénée, dans laquelle la social-démocratie a joué un rôle central, plus de 80% des Belges étaient opposés aux missiles. Or, plus de 80% des parlementaires ont votés pour les missiles — et puis on a appris que les Américains avaient débarqué les missiles à Florennes avant même le vote. Là aussi, une fracture profonde sur une question essentielle était apparue entre les masses populaires et le régime. Là aussi, la situation était propice à la formulation d’une alternative révolutionnaire.

Entretien avec Bertrand Sassoye pour le LUI

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