Stéphane Ravier, « féministe » blanc et impérialiste

On lit partout, dans la presse nationale mais aussi de gauche, des indignations quant au « dérapage » supposé de Stéphane Ravier, candidat FN à Marseille. Pour commencer, j’avoue que j’en ai ras-le-bol de lire partout le mot « dérapage » chaque fois qu’un fasciste tient des propos fascistes. Qualifier les sorties antisémites, racistes, sexistes de « dérapages » revient à dire que ce sont des propos « incontrôlés », que les personnes qui les ont tenus pourraient les regretter, que ce n’était pas volontaire, etc. bref comme si on leur fournissait en même temps une excuse. Eh bien non, ces propos ne sont pas des dérapages, ils sont complètement assumés et celles et ceux qui les tiennent doivent bien se gausser en lisant la presse et en écoutant la télévision, en voyant qu’on qualifie leurs propos de « dérapages » alors qu’ils sont totalement volontaires, maîtrisés et cohérents. Finissons-en avec notre naïveté multiséculaire d’âmes de gauche « indignées » devant des gens qui, ô mon Dieu, ne peuvent quand même pas être réellement fascistes, ils exagèrent, ils simulent, etc.

Le problème se complique avec le cas Ravier : citons les propos qu’il a tenus contre la possible légalisation du cannabis :

On pourrait légaliser le viol aussi ! Parce que le viol, finalement, c’est un rapport amoureux, qu’une partie des deux souhaite. La deuxième pourrait faire un effort. Si je suis votre raisonnement, c’est la même chose… On pourrait légaliser le viol, ou le vol de voiture.

Les médias parlent de banalisation du viol (mais, bizarrement, non de la banalisation du « vol de voiture ») ; les propos de Ravier devraient être compris littéralement, c’est-à-dire qu’il affirmerait sans ambiguïté que le viol n’est rien de plus qu’un rapport amoureux, et n’a rien de criminel. Sauf que ses propos disent évidemment le contraire : le cannabis serait aussi grave que le viol, c’est-à-dire quelque chose de totalement criminel qui devrait conduire à autant d’années de prison, voire à la peine de mort (n’oublions pas qu’il s’agit d’un candidat FN). Le vrai problème des propos de Ravier, dont il ne faut pas être dupe, apparaît dans la réponse qu’il a faite aux accusations de banalisation du viol :

Il s’agit là bien évidemment d’une grossière manipulation issue du cerveau en panne d’un pigiste anonyme qui, à l’aide d’une bonne paire de ciseaux, d’un bâton de colle et d’une kolossale [sic] finesse, a fabriqué de toute pièce un ‘dérapage’ désireux de faire croire à ses lecteurs et surtout à ses lectrices que Stéphane Ravier n’était plus, plus seulement, le candidat de ‘l’extrême droite’ mais aussi le taliban marseillais ennemi déclaré de la gente féminine et de la civilisation toute entière !

Les féministes blanches et l'empireLe mini-kaiser Ravier nous explique que le viol est l’ennemi de la femme [blanche] et de la civilisation [occidentale], et serait propre à la culture talibane ou assimilée. C’est là que se situe le fond idéologique de Ravier (et à la limite, nous pouvons finalement remercier les médias d’avoir jeté l’anathème sur Ravier, même falsifié, puisque celui-ci nous a fourni une réponse précieuse pour la compréhension de cette idéologie). Que nous dit, en substance, le candidat ? Que le viol et les violeurs (et le vol de voiture, ne l’oublions pas) seraient ethniquement identifiables, qu’ils seraient le fait d’une civilisation en particulier (ou même des « barbares » qui ne sont pas de notre civilisation, puisque comme le disait Montaigne, « chacun appelle barbare ce qui n’est pas de son usage », Essais, I, XXX). Notamment le fait de l’islam, des musulmans, dont le taliban fournirait le modèle universel (autrement dit : tous les musulmans seraient des talibans, c’est-à-dire des gens qui défendent une religion violente, archaïque, anti-féministe, terroriste). L’équation de l’idéologie FN est : violeur = musulman (ou immigré) et vice-versa. Le corollaire immédiat est que le Blanc civilisé ne peut pas être un violeur, ou que le viol qu’il pratique n’est « pas grave », puisqu’il n’est pas le fait d’un individu identifié comme barbare. Si banalisation du viol il y a, c’est là qu’elle se situe, dans la réponse de Ravier et non dans le propos originel. Les propos de Ravier sont donc très clairement racistes et islamophobes, et instrumentalisent le féminisme au service de ce racisme. Un « féminisme blanc et impérial », je vous disais. Que l’on trouve aussi chez certaines et certains intellectuels de gauche…

Pour finir sur une note plus progressiste, relisons un extrait de l’excellent ouvrage Féminismes islamiques, sorti l’année dernière (2012, La Fabrique éditions), et que tout militant de gauche devrait (re)lire :

Avant d’aller plus loin dans notre propos, il peut être utile de rappeler certaines évidences. La première concerne l’extrême diversité des femmes en terres d’islam. Il y a autant de sociétés musulmanes que de modèles de femmes musulmanes. De l’Indonésie au Maroc, en passant par l’Arabie saoudite ou l’Europe centrale et l’Afrique subsaharienne, les femmes sont représentatives d’une hétérogénéité socioculturelle importante. Cette pluralité existante est en contradiction flagrante avec l’image monolithique et uniformisante de l’incontournable « Femme musulmane » qui, reproduite par les stéréotypes occidentaux, tend à réduire systématiquement toutes les femmes musulmanes à une seule et unique dimension culturelle. La seconde évidence à rappeler, et que l’on oublie trop souvent, est celle de « l’universalité » de la discrimination envers les femmes. L’oppression des femmes est universelle et chaque contexte sociopolitique et géographique est caractérisé par ses propres rapports de domination. […] vouloir stigmatiser ou hiérarchiser les oppressions est franchement intolérable car cela implique que certaines oppressions sont moins acceptables que d’autres du simple fait de leur appartenance culturelle.

(article d’Asma Lamrabet, p. 57).

C’est très clair : il n’y a pas « d’ethnicisation » du viol, la culture blanche est elle aussi une culture de domination des femmes, et le nombre effrayant de viols et de violences conjugales légitimées par le patriarcat occidental et l’industrie de la pub et du sexe devraient faire réfléchir Ravier, ainsi que tous les féministes néocolonialistes. Et encourager les militants de gauche à savoir défaire la rhétorique fasciste.

F. T.

P.S. : le dessin de Plantu qui vient de sortir participe de la même confusion idéologique que les propos de Ravier : l’équation islam = syndicalisme = patriarcat.

Sur le féminisme raciste, lire aussi : De quoi les Femen sont-elles le nom ?, ici même sur Feu de Prairie.

Sur FailFaf, une critique du « féminisme » des FNJ, ainsi qu’un article contradictoire sur le cas Ravier.

Et sur Slate, on défend l’objectivité et la fiabilité de la presse en dénonçant la décontextualisation des propos de Ravier par le journal La Provence. Mais sans analyser la reprise sexiste et raciste.

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