De quoi les Femen sont-elles le nom ?

Le cas des Femen est particulièrement intéressant. Il cristallise la fausse alternative politique que l’on nous vend constamment, à savoir l’impérialisme occidental ou le repli nationaliste.

D’un côté, nous avons l’impérialisme agressif de l’Occident, qui s’exprime dans plusieurs directions : économique via la domination du capital, politique via les systèmes parlementaires bi-partis, militaire via les différentes guerres menées dans le tiers-monde, soi-disant pour la liberté et le féminisme, en réalité pour garder la mainmise économique et politique. Cet impérialisme s’exprime également en définissant des ennemis de façon floue, les terroristes islamiques : autant Bush en Afghanistan et en Irak, que Hollande au Mali, ont mené leurs actions au nom de la « guerre contre le terrorisme ». L’impérialisme occidental, nous le savons et je le résume car on trouve d’excellentes analyses à son propos sur des sites amis, fantasme « l’islamisation » du monde, comme s’il y avait une sainte alliance uniforme entre tous les immigrés des banlieues et les différentes groupuscules fondamentalistes qui mènent des actions violentes et qui tentent parfois de récupérer pour leur compte les forces révolutionnaires et le soutien du peuple. Le gentil Occident contre les méchants islamistes, tel est le tableau que présentent infailliblement les impérialistes pour justifier leurs exactions.

L’alternative, qu’on nous présente comme la seule, c’est le repli nationaliste, ou « souverainisme », ou encore « protectionnisme », il porte divers noms mais il s’agit de la même idée. Il faut noter que cette fausse alternative est présentée comme nécessaire tant par le camp impérialiste que par les groupes « nationalistes et socialistes ». Il est facile de trouver sous la plume des intellectuels qui soutiennent l’impérialisme occidental l’argument suivant : « si vous êtes contre les guerres menées par les Occidentaux, c’est que vous défendez le totalitarisme, le repli sur soi, vous êtes contre la liberté et le féminisme ; vous êtes en somme des islamo-gauchistes ». De l’autre côté, on entend chez les divers groupes conspirationnistes, antisémites et fascistes l’idée que transformer la France en prison dans laquelle les Français « de souche » s’identifieraient à leur « patrie charnelle » et les non-Français seraient illégaux est le seul moyen de résister à « l’Empire » (comprendre : le complot judéo-maçonnique mondial). Au final, ils sont tous d’accord sur l’alternative : BHL comme Soral, Hollande comme Marine Le Pen, Attali comme Asselineau : soit on est impérialiste et on exporte les valeurs de l’Occident par la force, soit on est nationaliste et on ferme le pays. Pas de troisième possibilité.

Où se situent les Femen dans ce schéma ? La réponse n’est pas très difficile à trouver lorsque l’on regarde dans les médias leurs agissements. Les Femen sont du côté des impérialistes, leur conception de la nation est agressive. Finalement, les Femen et le FN sont les deux faces d’une même pièce, qui a pour présupposé le socle de « l’identité nationale » comme réel de la politique. En effet, les Femen ont été adoubées par la République française, retrouvant à la fois leur effigie sur le nouveau timbre Marianne et sur un portrait mural portant le drapeau tricolore (voir image ci-dessous). Elles ont ainsi clairement choisi leur camp : le néocolonialisme, et d’autres l’ont déjà parfaitement analysé avant moi. Il est clair que les symboles républicains, et le tableau de Delacroix auxquels on les a comparées de façon ridicule, étaient actifs comme symboles progressistes en 1789 et pendant le romantisme pictural ; mais aujourd’hui, ils représentent l’impérialisme de la République française. Comme tous symboles, ils ne sont pas figés dans le marbre et leur signifiant-maître a changé au cours de l’histoire.

Les Femen le 14 juillet 2013

Les Femen le 14 juillet 2013

Le vide intersidéral de l’idéologie des Femen (qui se résume au slogan : « Déshabillez-vous pour gagner ») ne doit pas nous faire oublier, qu’en l’absence de contenu explicite, on utilise en fait les symboles tels qu’ils fonctionnent inconsciemment. La femme blanche nue opposée à la femme étrangère voilée, la déclaration comme quoi la religion musulmane est « laide » (uglier, voir image ci-dessous), la revendication du drapeau bleu-blanc-rouge fonctionnent comme facteurs d’exclusion d’une partie des femmes, du mouvement qui devrait leur appartenir à toutes, sans exception : le féminisme.

Un tweet de la leader des Femen

Un tweet de la leader des Femen le 9 juillet 2013

Le fait de ne pas rendre consciente l’utilisation de ces divers symboles et de cette prose rend les actes des Femen pires encore : elles inversent l’effet pervers de leur rhétorique en ne permettant pas qu’on les critique ; quiconque est un(e) anti-Femen est forcément du côté du patriarcat (c’est-à-dire, si on se fie aux catégories politiques exposées ci-dessus, du côté du fascisme rétrograde). Cet effet est encore renforcé par les critiques adressées aux Femen par les fascistes eux-mêmes, qui n’hésitent pas à annoncer qu’elles sont manipulées par les sionistes (entendre : les Juifs) et qu’elles sont des « putes » (avec l’image dégradante et sexiste véhiculée par ce terme). L’alternative est scellée : soit vous admettez que le seul moyen pour une femme de faire avancer sa condition est de se déshabiller et de crier « No Islamization » (autre slogan repris aux impérialistes, voir image ci-dessous), soit vous êtes un fasciste et vous utilisez toutes les insultes sexistes pour les discréditer.

Bannière Facebook des Femen au 16 juillet 2013

Bannière Facebook des Femen au 16 juillet 2013

Raison pour laquelle je présentais les Femen comme la cristallisation de l’impasse politique dans laquelle on voudrait nous enfoncer : ou l’OTAN, ou Bachar El-Assad. Or, comme le philosophe Alain Badiou le montre très bien en réponse à Alain Finkielkraut dans L’explication, cette alternative est bien évidemment fausse et les forces progressistes sont à la fois anti-impérialistes, et contre le fascisme, qu’il se pare du nom de la France ou de l’islam. Même si nous sommes peu nombreux à ne pas s’inscrire dans cette fausse alternative, il faut tenir bon : continuer le travail jusqu’à ce que nos idées finissent par s’inscrire dans une séquence réellement progressiste.

F. T.

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7 commentaires pour De quoi les Femen sont-elles le nom ?

  1. Clara Durant dit :

    « Les Femen sont du côté des impérialistes, leur conception de la nation est agressive. » et « Le vide intersidéral de l’idéologie des Femen (qui se résume au slogan : « Déshabillez-vous pour gagner »)  » Rien que pour ces deux affirmations gratuites, je peux vous dire que vous pouvez vous garder votre leçon de féminisme à deux balles. Antifasciste mais machiste, faut quand même pas charrier!

    • feudeprairie dit :

      Nous pensons avoir donné des arguments et des exemples en faveur de ces deux affirmations dans le corps de l’article. Il faut les relever et leur opposer des contre-arguments, plutôt que de partir dans la paranoïa (justement dénoncée dans l’article) qui consiste à dire : si vous êtes contre les Femen, vous êtes forcément machistes. Il ne s’agit pas d’une leçon de féminisme par ailleurs (pour le coup ce sont plutôt les Femen qui prétendent expliquer aux femmes, notamment arabes, comment militer, sans interroger leurs propres présupposés et symboles). Notre ligne argumentative, tout en étant sous notre responsabilité, doit tout intellectuellement aux féministes anti-colonialistes, qui sont les auteures de plusieurs livres intéressants comme Féminismes islamiques, Les féministes blanches et l’empire, La femme unidimensionnelle ou encore Classer, dominer : qui sont les autres ?.

  2. morganemerteuil dit :

    « Cet effet est encore renforcé par les critiques adressées aux Femen par les fascistes eux-mêmes, qui n’hésitent pas à annoncer qu’elles sont manipulées par les sionistes (entendre : les Juifs) et qu’elles sont des « putes » (avec l’image dégradante et sexiste véhiculée par ce terme).  »

    l’image dégradante n’est associée que dans celui/celle qui utilise pute comme une insulte, Soral en l’occurrence. Si les Femen ne sont pas « des putes » c’est surtout parce qu’elles sont putophobes et veulent éradiquer les putes; quoi qu’il en soit, non, « pute » n’a rien de dégradent en soi 🙂

  3. aubavermelha dit :

    http://sheisausorelh.e-monsite.com/blog/cultura/sur-la-marche-des-salopes.html#

    Pour apporter un peu d’eau au débat si je puis dire.

    Amistats

  4. aubavermelha dit :

    A reblogué ceci sur AUBA VERMELHA.

  5. Ping : Stéphane Ravier, "féministe" blanc et impérialiste | Feu de prairie

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