Jusqu’où vont-ils aller ?

Les faits

Paris, Argenteuil, Agen… des hommes, des femmes, des maghrébins et européens, toutes et tous victimes des fascistes, rien qu’en ce mois de juin. Cet été, viendront les expulsions massives de Rroms, et comble du cynisme, celles-ci seront orchestrées par le même ministre (Valls) qui a mis en route la dissolution des groupes fascistes qui ont commis ces exactions. D’après les sondages (qui ont remplacé toute forme de sociologie aujourd’hui, c’est plus rapide que de faire l’effort d’une vraie analyse), Marine Le Pen a 40% de popularité.

Face à cela, une extrême-gauche impuissante. En effet, nous subissons différentes stratégies (parfois contradictoires entre elles) d’anéantissement idéologique et physique, et ces mots ne sont pas exagérés. Je vais vous dresser un tableau, dont vous connaissez déjà les éléments je pense.

1° Dialectique de la puissance et de l’impuissance

Qu’a-t-on lu sur les divers sites et forums d’extrême-droite, mais aussi de droite, qu’a-t-on entendu de la part de politiciens comme Copé ? Que les « extrêmes se valent », que ce fut un hasard si un militant antifasciste est mort et non pas un militant fasciste. Cela aurait très bien pu être Esteban qui se fasse tuer, après tout. Les aléas des bagarres… Sauf que pour le coup, il y en a un qui est mort et l’autre qui prendra sans doute une peine ridicule (mais quand il s’agit d’un arabe, les fascistes sont les premiers à se plaindre de l’aspect soi-disant minimal de la peine).

Pour légitimer l’agression meurtrière, on relativise donc l’acte en disant qu’en face, ils sont violents aussi. Certains sont même allés dire que Clément était un tenancier de goulag en puissance, qu’il aurait rêvé de faire casser des cailloux aux fascistes… et les femmes d’Argenteuil sont sans doute des terroristes islamistes en puissance, tout comme les agenais doivent être des tchékistes. On a vu fleurir sur les sites d’extrême-droite des visuels repris sur les sites antifascistes, où l’on voyait des militants frapper des nazis, ou encore des fusils. Mais cette stratégie de manipulation est plus subtile encore qu’il n’y paraît. Décrire l’extrême-gauche comme violente, afin d’octroyer aux agresseurs la « légitime défense » ou encore l’idée qu’ils ne sont pas plus violents que les gens qu’ils frappent ou tuent, réduit l’extrême-gauche à l’impuissance. Le raisonnement est simple : si par malheur un antifasciste ou un immigré décidait de se défendre contre ces agressions, et envoyait un fasciste à l’hosto, « on » (les politiciens de droite, les blogs d’extrême-droite) s’empresserait de dire « vous voyez, nous avions raison, ils sont violents ou aussi violents que leurs agresseurs ». Conclusions diverses, rayez la mention inutile : celles et ceux qui se font frapper par les fascistes l’ont mérité, ou bien ne valent pas mieux que les autres. On peut supposer que la gauche sociale-démocrate, qui pour l’instant ne veut dissoudre les groupes fascistes que pour s’assurer des votes aux prochaines élections, et faire plus de voix que l’UMP, se désolidariserait aussitôt des victimes « violentes » du fascisme.

Du coup, nous n’avons plus le droit de nous défendre. Les fascistes nous agressent, mais après tout c’est dans la nature de leurs idées de s’exprimer par la violence, et nous, pour conserver ou assurer cette image de « non-violents » (donc différents des fafs), nous ne devons pas riposter. Sous peine de voir une pluie de discours à base de « les extrêmes se valent ». En somme, les fascistes par leurs agressions physiques, et la droite par son intimidation idéologique, permettent la quasi impunité des fascistes et nous réduisent à l’impuissance. L’inconscient collectif de l’extrême-gauche pourrait se résumer à : nous voulons faire plaisir à la droite et au PS, montrer que nous ne sommes pas comme les fascistes. Ce qui donne libre cours aux fascistes, car ce ne sont pas la droite et le PS qui les arrêteront. Combien faudra-t-il d’agressions encore avant que nous sortions de cette logique ? Tant que nous voudrons rester les « gentils » dans l’histoire, nous nous ferons dézinguer par les poings des fascistes. Mais si nous refusons de tendre l’autre joue, la presse réactionnaire intensifiera sa propagande « orwellienne » (nous serions des criminels de masse en puissance).

2° La destruction idéologique de la gauche par le conspirationnisme

Il ne faut pas oublier (et c’est pourquoi il y a un deuxième point, étroitement lié au premier malgré les apparences) qu’une partie de ceux qui ridiculisent l’antifascisme, et cherchent à relativiser le meurtre de Clément Méric et les agressions commises depuis, en invoquant de multiples faits divers (agressions commises par des immigrés ou des juifs, suivant l’orientation dominante de l’organisation ou du blog), sont également des gens qui rêvent de récupérer dans leurs rangs les restes déjà moribonds de l’extrême-gauche. La stratégie, encore une fois, n’est pas très complexe mais elle fait des ravages : elle consiste à dire que les juifs ou les arabes (suivant si on est plutôt soralien ou identitaire) ourdissent un complot contre la nation, et commettent plus de crimes (en quantité et en importance) que les quelques fascistes dont l’importance serait fantasmée par l’extrême-gauche. Moi perso, quand je reviens quelques années en arrière et que je lis des articles d’extrême-droite qui accusent les antifas d’imaginer des fascistes partout, je mesure le cynisme de ces déclarations.

Tout l’attirail complotiste (que je résume ici, car il est long et multiforme) reprend des thèmes habituellement revendiqués par l’extrême-gauche, et les détourne sans scrupules pour faire advenir une société nationaliste et raciste. L’anti-impérialisme en est un exemple frappant : pour les conspirationnistes, les véritables « résistants » ou « dissidents » face à l’impérialisme sont Bachar El-Assad, feu Kadhafi, Ahmadinejad, feu Chavez… des politiciens qui ont mené et mènent un régime autoritaire, profondément réactionnaire, antisémite, sexiste et homophobe. (On se rappellera les récentes allégations de Dieudonné comme quoi le « mariage gay » est un « complot sioniste », ce qui est absurde et honteux vu que les nationalistes et réactionnaires israëliens le voient d’un mauvais œil, comme tous les réactionnaires du monde entier).

Donc, après la réduction à l’impuissance physique et psychologique de l’extrême-gauche, qui était de toute façon déjà moribonde, on y ajoute la destruction idéologique au profit des conspirationnistes et des rouges-bruns. Pour s’en convaincre, il suffit de jeter un œil rapide sur ce qui s’est fait et dit récemment : invitation de Michel Collon à faire une conférence dans le nord, phrase de Mélenchon (« Moscovici ne pense pas dans la langue de la France, il pense dans la langue de la finance »)… Eh oui, cela va des groupuscules staliniens ou pseudo-staliniens jusqu’à certains partis qui se présentent aux élections. Pour la phrase de Mélenchon, on a beaucoup entendu qu’il s’agissait d’une manipulation de la droite pour ne pas répondre sur le fond. Je poserai quand même une question : pourquoi oppose-t-on la « France » à la « finance », et cette rhétorique n’est-elle pas quasiment au mot près celle que l’on retrouve toutes les trois lignes chez Soral ? A ce niveau-là de la politique, rien n’excuse ce genre de sortie, et toute « approximation » peut avoir de graves conséquences.

En guise de conclusion

Je ne conclurai pas cet article, c’est à chacune et chacun et surtout à chaque organisation d’en tirer les conséquences pratiques. En tout cas, le constat du philosophe marxiste slovène Slavoj Žižek me semble vrai : Recent electoral results in the west as well as in the east signal the gradual emergence of a different polarity. There is now one predominant centrist party that stands for global capitalism, usually with a liberal cultural agenda (for example, tolerance towards abortion, gay rights, religious and ethnic minorities). Opposing this party is an increasingly strong anti-immigrant populist party which, on its fringes, is accompanied by overtly racist neofascist groups. The best example of this is Poland where, after the disappearance of the ex-communists, the main parties are the « anti-ideological » centrist liberal party of the prime minister Donald Tusk and the conservative Christian Law and Justice party of the Kaczynski brothers. Similar tendencies are discernible in the Netherlands, Norway, Sweden and Hungary. (« Liberal multiculturalism masks an old barbarism with a human face », The Guardian, Sunday 3 October 2010). Mais où est donc l’extrême-gauche ?

F. T.

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