Au sujet des élections en Italie

blog casapound Ces 24 et 25 février ont eu lieu des élections générales en Italie offrant un panorama politique intéressant qu’il est urgent d’analyser pour comprendre la situation de la péninsule. Plusieurs sites ont fait en partie ce travail avant nous et il nous semble donc important de commencer par préciser notre point de vue sur la question: nous abordons ici rapidement les grands enjeux du moment pour lancer des pistes de réflexion, sans prétendre tout expliquer ni tout évoquer.

En français, le grand quotidien Le Monde a publié un article pour une fois assez intéressant sur la question intitulé « Tristes Comiques« . Le site ami Servir le Peuple est revenu sur la question de l’Histoire italienne dans un excellent article d’analyse, éclairant celle ci d’un point de vue maoïste. Ce texte très pertinent peut intéresser tout révolutionnaire sincère au delà des étiquettes politiques. Il faut également noter un article du site Voie Lactée sur la question de Casapound, assez désastreux, ratant complètement son analyse du groupe néofasciste et négligeant même de parler du succès du « Mouvement cinq étoiles ». Quant aux italophones ils trouveront évidemment bien plus de contenu; on se contentera ici de leur suggérer la lecture des textes de nos camarades du collectif Militant et de la fondation Wu Ming, dont les analyses se recoupent d’ailleurs sur de nombreux points.

Les élections italienne posent plusieurs questions intéressantes. Tout d’abord, l’abstention a été assez forte (25%), révélant un désintérêt compréhensible pour le parlementarisme bourgeois: de plus en plus d’italiens et d’italiennes préfèrent rester chez eux plutôt que choisir quels professionnels de la politique, à des centaines de kilomètres de là, les dirigeront pendant les prochaines années. C’est évidemment un point positif. Pour autant il faut également regarder en détail les résultats du vote. Le centriste Monti, que les médias présentaient comme l’homme ayant redressé l’Italie, a tenté de s’accrocher au pouvoir en se présentant indépendamment des autres partis, et en jouant sur sa stature d’homme providentiel. L’héritage de la démocratie chrétienne n’a pas payé: avec 10% des voix, c’est une humiliation. Les suffrages se partagent donc très largement (à presque 60%) entre un centre-gauche lamentable, en décalage complet avec les impératifs de l’époque, et un centre-droit mené par un Berlusconi ayant déjà réussi à faire oublier ses saloperies en promettant des cadeaux fiscaux irréalisables à tout va. Ces résultats étaient finalement attendus (sauf peut être le très bon score du Cavaliere qui est assez révélateur de la profondeur de la crise et d’une certaine culture du chef encore vivace chez les conservateurs, près à faire confiance à une frange pourtant aventuriste de la bourgeoisie).

La vraie surprise vient donc du Mouvement 5 étoiles de l’ex-comique Beppe Grillo qui fait une percée avec 25% des suffrages à la chambre des députés. C’est bien sûr là que se situe le principal enjeux des élections et toute analyse sérieuse doit tenter de comprendre ce qu’il représente – et quelle position les révolutionnaires doivent adopter le concernant. Résumer la nature du M5S n’est pas évident, car il se ne se revendique d’aucun parti ou idéologie précise, même si il reprend des éléments à droite et à gauche. Ses positions dépendent en fait quasi-intégralement de l’avis du leader maximo Beppe Grillo. Il entend incarner le dégoût inspiré à bon nombre d’italien-ne-s par la « classe politique », promouvoir l’écologie et les nouvelles technologies, libéraliser l’économie et s’imposer contre la « corruption du système » et les « élites ». Ce rejet des grands partis remonte historiquement à l’opération Mains Propres qui à partir de 1992 avait révélé la corruption massive qui régnait dans ces structures. Grillo ne fait que surfer sur cette disparition des repères politiques traditionnels aggravée par la crise économique. On a donc un discours séduisant très largement les déçus de la gauche sur des thématiques ultra-populistes. Mais il ne faut pas pour autant tenter de le comparer à une organisation française, comme le Front de gauche: le M5S s’écarte de la social-démocratie en plusieurs points, économiquement bien sûr, mais aussi par son rejet de l’immigration (Grillo a tenu de nombreux propos ambigus à ce sujet). Une partie de la gauche traditionnelle a un peu vite oublié ces « écarts » en se focalisant sur un discours simpliste prétendant virer les technocrates pour « rendre la parole au peuple », « faire exploser le parlement », etc. Son opposition au projet de LGV (train à grande vitesse Lyon-Turin) lui a aussi attiré de nombreuses sympathies: et si un candidat, pour une fois, incarnait le « mouvement social »? Besancenot, si tu nous lis, ne désespère pas…

Ensuite, une partie de l’extrême gauche a fait le pari de l’ingouvernabilité. Si des « grillini » étaient élus députés (ce qui est désormais le cas pour un paquet d’entre eux, 162 inconnus exactement qui bénéficieront soudainement des avantages du mode de vie parlementaire – et vous croyez vraiment qu’ils vont représenter le peuple?) une majorité stable serait impossible à obtenir et cette crise politique offrirait des perspectives révolutionnaires. Voici la théorie opportuniste, ultra-subjectiviste, défendue par exemple par le Parti des CARC (les comités d’appui à la résistance – pour le communisme). Si ces camarades italiens se sont fait remarquer dans le passé pour leurs analyses très pointues de la société italienne et de ses contradictions, ils ont fait l’erreur de croire que le parlementarisme représente un « front démocratique » dans lequel les révolutionnaires doivent s’investir. Ces positions sont largement critiquables et ont amenées à leur appel au vote pour le M5S. Elles reviennent à faire le calcul de l’instabilité, qui devrait mécaniquement renforcer les organisations révolutionnaires et poser les bases d’un pouvoir populaire. C’est une sous-estimation très grave de la force de la réaction, et des liens qui unissent encore dans la péninsule la haute bourgeoisie, les organes de l’État profond et l’extrême droite. Un mouvement révolutionnaire fort, de classe, peut profiter d’un système en crise – Pas un mouvement interclassiste, libéral-réformiste, sans programme ni analyse autre que le « tous pourris » (…sauf Beppe)!

L’appel du parti des CARC à voter pour le M5S est donc symptomatique d’un opportunisme qui frappe encore une fois l’extrême gauche refusant de prendre clairement le chemin de l’antiparlementarisme et de la construction autonome (on vous rassure: de nombreux groupes et structures ont fait ce choix en Italie et se renforcent actuellement). Il est encore plus soutenable de présenter un candidat pour avoir une « tribune » médiatique, comme l’a fait le PCL (trotskiste), que de se mettre à la remorque d’un mouvement finalement assez ambigu et qui peut par son culte du chef et son populisme paver la voie au fascisme. Et pourtant, espérer faire entendre la voix des oublié-e-es en se présentant à une élection, c’est déjà assez pathétique!

Mais qu’en est alors il de l’extrême droite? Rappelons que Beppe Grillo avait défendu publiquement les militants néofascistes de Casapound lors d’une de leurs habituelles pleurnicherie médiatique (les « rebelles à papa » finissent toujours par se retrouver). Et qu’il avait dit dans la foulée que son mouvement leur ouvrait grand ses portes. Nous ne reviendrons pas ici sur la nature et les buts de Casapound, déjà analysés sur ce blog et ailleurs. Rappelons simplement que cette organisation s’attendait grâce à son style novateur et à son discours « anticonformiste » à faire un bon résultat, voir à créer l’évènement en remportant 20% des voix. Ils ont fait finalement… 0,1%. La journée de la claque en somme. Leur slogan visait les professionnels de la politique: « faites les pleurer » (« …en votant Casapound »). Finalement, les électeurs ont plutôt décidé de faire pleurer Gianluca Iannone et sa clique. Nos camarades de Militant proposaient dans cette optique de renommer le groupe phare de Casapound, ZetaZeroAlfa, en « ZetaZero-Virgule-UnAlfa ». Les déclarations des leaders d’extrême droite tentant de justifier ou de relativiser l’échec ont été également un grand moment de spectacle. Mais comment expliquer le score désastreux des « fascistes du troisième millénaire » et de leurs consorts (l’ensemble des mouvements d’extrême droite s’étant présenté indépendamment rassemblant péniblement 400 000 votes, soit 1% des suffrages)? Il ne faut pas chercher très loin pour comprendre qu’une grosse partie de leur électorat a voté pour Grillo ou pour Berlusconi. Au jeu de l’opportunisme politique, on trouve toujours plus fort que soit. Quant à l’extrême gauche parlementaire, ses résultats sont à peu près équivalents – donc, très mauvais. La morale de cette histoire, c’est que le fascisme « authentique » est encore marginal, voire temporairement affaibli; pourtant, ses propositions politiques, son existence comme pôle de concentration du mouvement réactionnaire est réel, et aura tout lieu de s’exprimer parmi des grillini bien peu fermés à ces idées durant les prochaines années. La sainte alliance de la bourgeoisie face au mouvement populaire se profile: vote populiste, vote fasciste, vote conservateur, au final, les programmes convergeront rapidement en cas de mobilisation de masse menaçant des intérêts bien défendus. Les révolutionnaires d’Italie ont obtenu un répit, pas une victoire.

D.

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