Il y a déjà presque un siècle…

Gramsci

Les communistes pensent que la crise actuelle est une catastrophe plutôt qu’une crise. Les communistes sont renforcés dans leur opinion à ce sujet, non seulement par la critique de l’économie capitaliste qu’a faite l’Internationale communiste, mais aussi par l’opinion des économistes libéraux. Les libéraux ont toujours nié la possibilité d’une crise économique frappant simultanément toutes les industries et tous les pays, et pourtant cette crise s’est produite, elle est en cours; il ne peut donc plus s’agir d’un phénomène limité dans le temps et dans l’espace, prévisible par des calculs valables pour la norme; on ne peut parler que de catastrophe, d’un phénomène exceptionnel, auquel on ne peut remédier que par des moyens exceptionnels; d’un phénomène de complète désagrégation du système économique bourgeois, qui ne peut être circonscrit et surmonte que par la conquête de I’État, par l’imposition de la dictature du prolétariat.

Le chômage s’étend dans toutes les industries ; il n’est donc pas possible que les ouvriers sans travail passent d’une industrie à l’autre. Le chômage envahit tous les pays, l’émigration n’est donc pas possible. Les compensations qui s’offraient par le passé sont actuellement impossibles. La crise apparaît sans limites, ni d’espace, ni de temps. Le spectre de la faim et du licenciement plane, menaçant, sur d’immenses foules de sans-travail; que doivent faire ces foules ? Comment doivent-elles apaiser leur faim, comment doivent-elles se vêtir, comment doivent-elles se loger ? La faim et le manque de logements conduisent fatalement au brigandage, à la violence individuelle, à la destruction chaotique du peu de biens qui existent. Les réformistes se figurent-ils que le gouvernement voudra entretenir indéfiniment les chômeurs? Le capitalisme vit du profit tiré du travail des masses prolétariennes : il ne peut entretenir les masses qui ne travaillent pas sans s’anéantir complètement. Les réformistes croient-ils que le capitalisme veuille s’anéantir ? Le capitalisme c’est… les capitalistes, des hommes en chair et en os, des gens qui ne veulent pas faire de la philanthropie, des gens qui préfèrent employer leur argent à enrôler des gardes blancs prêts à fusiller les ouvriers, plutôt que de le distribuer en subsides et en soupes populaires.

La démagogie socialiste n’est pas seulement un crime, c’est aussi une sottise. Dans des périodes comme celle-ci, il est indispensable de parler net, c’est la franchise et la décision qui sont indispensables et non les atermoiements. Le prolétariat ne peut se sauver qu’au prix de connaître la vérité tout entière, au prix de connaître toute la portée des dangers qu’il court et des sacrifices qu’il doit accomplir pour les surmonter. La tactique des réformistes et des « communistes de tendance » ne trace pas de ligne d’action ; elle n’est qu’un reflet de la panique qui s’est emparée de tous les dirigeants petits-bourgeois de la société en décomposition. Le devoir des communistes est de démasquer ces hommes devant les masses, et de faire la preuve que le prolétariat ne peut sortir de la pénurie présente, qui le menace dans sa vie physique comme dans son développement spirituel et civil, qu’en entrant résolument dans la lutte pour abattre le régime actuel et pour créer un gouvernement international des forces productives existant dans le monde.

Gramsci – journal L’Ordre Nouveau – 1921

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