Postpunk et déconstruction des genres

Il existe un courant du féminisme, que l’on pourrait qualifier de « féminisme hardcore » (Virginie Despentes l’appelle « féminisme porno punk »), qui ne fait aucune concession avec l’ordre dominant et revendique sa marginalité, son lien avec la drogue, la violence, l’homosexualité, la prostitution, le rock et l’underground. On y trouve notamment le Cinema of transgression, dont le terme vient de Nick Zedd en 1985.

Dans ce courant, il y a un certain nombres d’œuvres marquantes, comme le livre autobiographique de Lydia Lunch Journal d’une prédatrice (1997), où elle exprime sa volonté de vengeance et ses passions à la fois, dans un monde qui ne lui a fait aucun cadeau. Il y a également le court-métrage Nymphomania (1993), de Tessa Hughes-Freeland. C’est une œuvre courte (une dizaine de minutes) et simple : on y voit une fée ailée et insouciante qui danse dans les bois, se dénudant au bout d’un moment, et un faune à l’air méchant et au sexe priapique qui cherche sa proie. Sa violence et sa charge transgressive (le viol meurtrier et sans pitié) déconstruisent radicalement une image fantasmée de la femme, justement celle de la « nymphomane ».

Le titre, Nymphomania, aurait pu annoncer l’histoire d’une femme lubrique, soumise et dédiée aux plaisirs masculins, comme on en trouve à foison dans les romans libertins du XVIIIè siècle. Cependant, il n’y a pas de véritable nymphomane ici : la femme-fée ressemble bien plutôt à un être asexué, qui profite de la liberté et de la nature ; rien ne laisse présager en elle un quelconque désir de se faire violer. C’est en réalité l’imaginaire masculin phallocentrique qui construit cette représentation, qui s’imagine que la femme veut, au fond d’elle-même et sans se l’avouer explicitement, se faire violer. Le faune du film nie purement et simplement la femme en tant qu’être doué de personnalité et de volonté, il la chosifie, la transperçant aux deux sens du terme, la faisant mourir sous ses mains, sans remords.

Nymphomania est un film dont l’impact est immédiat et réel, et ô combien d’actualité, quand on voit par exemple ce que nous rapportions sur Feu de Prairie : une micro-étude des utilisateurs de Twitter met bien en évidence ce phallocentrisme qui fait de la femme un objet dont le « non » est toujours à interpréter comme un « oui ». Fantasme de la femme toujours disponible, toujours consommable, qui veut être abusée même si elle ne le reconnaîtra jamais ouvertement. Je veux bien que vous me citiez une norme sociale plus pernicieuse que celle-ci à propos des femmes … (on pourrait en trouver d’aussi graves sur la question du racisme, de l’homosexualité ou de la toxicomanie).

Nymphomania : une idée sociale phallocentrique à déconstruire, un terme qui ne signifie rien de réel si ce n’est le double jeu ambigü du désir d’avoir des femmes toujours là pour se prêter aux besoins sexuels du mâle, et de la psychiatrisation d’une « maladie » jadis synonyme de péché pendant des millénaires (qu’on se rappelle l’histoire d’Ève, incapable de dire non à la tentation, et qui entraîna son mari dans sa chute).

F. T.

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