Passion de l’étranger

Nous publions ici un texte magnifique de Guy Hocquenghem (1946-1988), bel exemple de poésie révolutionnaire. Guy Hocquenghem fut un militant communiste et homosexuel, écrivain, auteur de la Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary en 1986.

Pourquoi la plupart de mes amis, de mes amants, sont-ils étrangers ? Pourquoi n’est-ce  qu’avec eux que je me sens enfin arraché au plat, au prosaïque, au médiocre ? Enfant, j’appelais de mes voeux le ravisseur étranger qui m’emporterait dans ses bras, princesse raptée ; adulte, ou déclaré tel, je ne conçois d’amour que cosmopolite. Même pour une nuit, rare est le Français qui ne me glace pas, qui ne me donne l’impression de jouer à deux une comédie sans saveur. L’amour ne me parle qu’en d’autres langues, il me fait toujours signe de l’au-delà des rives connues, des références faciles. Oui, j’ai eu plus d’amants, plus d’amis, à l’étranger, de l’étranger, que je n’en aurai jamais parmi mes compatriotes. Peut-être même ne suis-je « homosexuel », comme on dit vilainement, que comme une manière d’être à l’étranger, je veux dire une manière de lui appartenir et d’être chez lui. Peut-être ai-je voulu l’étranger avant l’amant, et ai-je au moins trouvé là un langage qui déborde un peu la francité. Étranger, bel et vivace étranger, comment font-ils pour ne pas t’aimer ? Toi seul nous interromps dans notre maniaque monologue, nous interpelles, nous souris sans comprendre – et ce sourire brise en moi la certitude d’être homogène. Tu nous autorises aux plus subtils des quiproquos sentimentaux, et tu les rends indécidables. Tu nous fêles, comme on dit d’un cristal sous l’effet d’une note trop aiguë. Tu rends sensible l’invisible de l’au-delà du communicable, tu donnes aux fantômes de l’amour la palpitation d’une présence ambiguë. Tu m’adresses la parole, et les continents tourbillonnent pour notre seul plaisir. Tu es le hasard de mes jours et le compagnon de mes nuits. Étranger, tu dépasses toujours le cercle étroit où ton nom français t’enferme. De n’être pas d’ici, de n’être pas ailleurs donne à ta façon d’être là une modulation particulière. Être là, quand c’est toi, cela veut dire être autrement. Tu es la première expérience de l’autre, et le premier amour.

Guy Hocquenghem, extrait de « La volonté d’écart », Sociétés, n° 21, décembre 1988, Paris, Armand Colin, p. 3-4.

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2 commentaires pour Passion de l’étranger

  1. FuckNazis dit :

    Pourquoi tagge dans « Anti-France » ?
    Etre « contre » un pays n’a aucun sens, pas plus qu’etre « pour », du moins quand on se revendique du materialisme dialectique.

    • feudeprairie dit :

      L’anti-France est un terme qui a plusieurs significations; il a sa place ici car l’extrême droite l’utilise depuis longtemps (Maurras parlant des « quatre états confédérés de l’anti-France »), notamment pour nous décrire. Nous nous réapproprions ce terme: ah, on est l’anti-France? Si c’est être contre sa culture bourgeoisie, républicaine, colonialiste, élitiste, hypocrite, chauvine (et homophobe dans ce cas), etc, alors oui, ça nous convient bien. On représente d’autres valeurs. Entre autre, l’internationalisme et la lutte contre notre propre impérialisme. Voilà😉

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