Nous tournons en rond dans la nuit et nous sommes dévorés par le feu

Je ne sous-estime ni ne surestime ma part de délire, je l’accepte comme un agencement autre de l’espace et du temps, brisant là avec la détermination économique de nos réalités. (Raoul Vaneigem, Le Chevalier, La Dame, le Diable et la mort, VII, p. 141-142)

Le cinéma est une forme d’art excellente pour exposer des théories sociales et des objectifs politiques.  Comme tout art, il est traversé par des idéologies et des intentions propagandistes, et on trouve à son sommet hégémonique des œuvres de justification de l’impérialisme et de l’anti-terrorisme comme les Transformers ou les Iron Man, des fresques de bonne conscience comme Avatar (un commentaire marxiste par Slavoj Žižek ici), des illustrations du nihilisme bourgeois comme Melancholia ou encore des nouveaux évangiles postféodaux comme The Tree of Life. Chacun de ces films est esthétiquement parfait, et remplit complètement son rôle idéologique.

Mais contre cette hégémonie et ce qu’on pourrait appeler à la suite d’Antonio Gramsci le cinéma organique, il y a les œuvres critiques, sans concessions. Parmi elles, je voudrais parler ici du film de Guy Debord sorti en 1978, intitulé In girum imus nocte et consumimur igni. On peut le visionner gratuitement sur l’excellent site (une vraie mine d’or) Ubuweb. Disons-le tout net : c’est un film éprouvant, ennuyeux, difficile à regarder d’une traite. Debord nous expose ses idées tout au long, de sa voie monotone, avec en arrière-fond une série d’images de toutes sortes, mais soigneusement choisies par l’auteur. Il a quelque chose d’autobiographique, voire de mégalomane : comme Rousseau en son temps, Debord s’expose comme un personnage à la fois incompris et lucide, qui a vu et décrit les maux du temps mais que personne n’a écouté ou pris au sérieux. On a ainsi parfois l’envie de se moquer de cette sorte de culte porté à soi-même, qui transparaît aussi dans la forme littéraire avec le fameux avertissement à la Société du spectacle, dans lequel Debord déclare : « Je ne suis pas quelqu’un qui se corrige.  Une telle théorie critique n’a pas à être changée… »

Pourtant, force est de constater que le discours debordien dans le film de 1978 manifeste une justesse et une radicalité rarement atteintes. En réalité, l’auteur ne glorifie pas sa propre personne, mais le discours qu’il produit : le nom de « Guy Debord » ne signifie qu’un agencement de théories, de figures, de personnages et d’images, mais aucunement une personne identifiable qu’il faudrait ridiculement déifier. En ce sens, Debord est bien l’héritier du structuralisme et le cousin de l’althussérisme : ce qui compte, ce sont les effets produits par le discours, le dispositif politique dans lequel il vient prendre place, et les lignes de rupture ou de fuite qu’il dévoile. In girum imus nocte et consumimur igni est un film structuré et structurant, qui joue sur le contraste entre la continuité monotone de la voix du Cassandre situationniste, et la diversité déconstruite des images qui apparaissent à l’écran… Mais aussi des images qui cessent d’apparaître, comme lors du moment où Debord « prive d’images » son spectateur, vers 1:20:33. « Ici les spectateurs, privés de tout, seront en outre privés d’images ».

Le film a donc pour but de signifier cette permanence de la théorie critique, qui reste vraie en 1978 sous forme cinématographique, tout comme elle était vraie en 1967 sous forme littéraire. Le spectateur doit être confronté à sa propre situation sociale de voyeur, à défaut d’être acteur d’un système capitaliste qui le dépasse, et l’agencement du film à la voix quasi insupportable et aux images disposées de façon ironique a pour but d’impacter ce spectateur, de lui montrer la vacuité de sa « vision » du monde social. Le film a ainsi pour fonction essentielle de déplaire, contrairement à l’écrasante majorité du cinéma divertissant ; et n’a pas même pour fonction de représenter la politique révolutionnaire comme le faisait Godard dans La Chinoise (1967). Debord est clair là-dessus : il raille les militants qui lui ont écrit pour qu’il prenne la tête de leur mouvement. Le situationnisme est par principe l’ennemi de toute icône, de tout emblème ; sa philosophie de l’art se résume en un mot : détournement. Vous en aurez un exemple frappant si vous visionnez un autre film, de René Viénet cette fois, La dialectique peut-elle casser des briques ? (1973). Privilégier la parodie, la déconstruction, l’ironie, la satire, le renversement des idoles, plutôt que la sacralisation, la glorification, la magnificence de l’art hégémonique.

Pour moi, Debord n’est donc pas un mégalo. Il est plutôt le praticien d’une éthique de la fidélité, au sens qu’Alain Badiou donne à ce terme dans l’Éloge de l’amour (2009). La fidélité, c’est vouloir continuer l’événement (politique, artistique, amoureux, scientifique) lors de sa survenue, c’est dans la pratique tenter de l’inscrire dans la temporalité, comme ce qui rompt la monotonie et le caractère répétitif du temps capitaliste, pour ouvrir un espace d’émancipation et d’égalité. Cet espace porte le nom de « communisme », défini comme « un collectif capable d’intégrer toute différence extrapolitique ». Cette intégration de la différence est l’ennemie directe de la politique identitaire, qui exclut tout ce qui est Autre : la femme, l’étranger, l’homosexuel, pour imposer un modèle dominant, le mâle blanc hétérosexuel. Fidèle à l’événement, on peut dire que Debord l’a été : ce fut Mai 68, que l’on surnommait d’ailleurs de façon métonymique « les événements » tout court. Debord en tire les conclusions dans le film In girum imus nocte et consumimur igni, sans le renier ni rompre avec ce qui s’est produit. Au contraire, Debord préserve dans l’art, ici le cinéma, ce qui s’est produit, avec l’espoir qu’une autre génération reprendra le flambeau de la révolution et finira par la mener à bout. C’est en cela que son cinéma est critique et politique. Le cinéaste se place à l’opposé de tous ceux qui ont trahi ou renié, réduisant Mai 68 à une expérience de jeunesse ou pire, à un tremplin pour une carrière au Parti Socialiste.

F. T.

Cet article, publié dans Analyse, Cinéma et télévision, Ils ou elles l'ont dit..., Littérature et bande dessinée, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s