Début de siècle

Ma voie, est celle d’une nouvelle conception du monde. Je vous fais découvrir le monde que vous ne connaissez pas. (Manifeste du ciné-œil, Dziga Vertov, 1923)

A l’heure où pullulent les spécialistes universitaires et académiques de la pensée et de la politique, les grandes figures n’existent plus. La pacification sociale de la lutte des classes universitaires s’achète dans les dîners post-conférences. La destruction du culte de la personnalité, l’horreur abhorrée du « communisme totalitaire » du XXè siècle, cède la place au culte de la destruction de la personnalité. En 1930, il y avait Sartre et Breton. L’existentialisme, à la recherche d’une subjectivité historique radicale et consciente, qui réaliserait sa liberté dans l’abolition de la séparation sociale organisée. Et le surréalisme, à la recherche d’une désubjectivation inconsciente de nos désirs, qui libérerait l’homme des pouvoirs multiples qui lui assignent un rôle social fixe. En 1970, il y avait Althusser, Foucault, Lyotard, Deleuze, les stars des « micro-résistances » aux « appareils idéologiques d’Etat ». Il y avait aussi Godard et Badiou, le cinéaste et le philosophe, qui continuent de produire aujourd’hui. Ils sont les derniers représentants de leur génération : de La Chinoise (1967) au Film socialisme (2010), de Théorie de la contradiction (1975) à L’hypothèse communiste (2009), c’est un même combat qui les honore, politique et artistique à la fois. Un combat qui affirme que la politique et l’art devraient être au service des opprimés et non l’inverse.

Notre temps est celui de l’inflation des érudits, des recherches spécialisées, des histoires critiques, de la philologie ad nauseam. Toute inflation apporte son déficit. Déficit de militantes et de militants, déficit de figures intellectuelles, de mouvements sociaux, d’organisation révolutionnaires conséquentes. Mais le constat du Naufrage ne doit pas nous arrêter. C’est pour cette raison que ceux de l’ancienne génération, dont Godard et Badiou sont des illustres représentants (et les rares qui n’ont pas trahi) continuent de produire, presque comme si de rien n’était. Ils nous poussent à faire de même. Nous devons prendre les choses en main. Persévérer pour traverser ce désert qui « ne peut plus croître ». Ne plus faire confiance à ceux qui parlent de multimondes, de devenir-révolutionnaire, d’art subversif, de guerre sociale, de longues exégèses de Marx ou de Deleuze, si cela n’est pas suivi d’actes et de créations. Nous avons besoin de contresens, de manifestes, d’éloges. Nous ne faisons plus d’éloges, nous ne faisons que des critiques. L’éloge est l’affirmation radicale d’un besoin, d’une nécessité qui vienne briser le cours des choses : nécessité de l’amour, du théâtre, de la politique communiste, des mathématiques. Et l’éloge suppose ce que Marx disait déjà, et autour de quoi il n’est pas besoin de gloser : la libération du travail, ce qui signifie la lutte pour les acquis sociaux à court terme et le combat pour l’abolition du salariat à long terme.

Ne plus se raconter d’histoires. Faire de l’idéal ce qui nous force à voir que la réalité n’est pas comme elle devrait être. Faire du réel ce que l’on voit, par-delà les fictions contemporaines ; en éprouver la violence, ne pas se faire d’illusions. Changer la vie, transformer le monde, ou naître déjà vieux et mourir étouffé.

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