Souviens toi du 2 août 1980…

Le 2 août 1980, à 10h25, une bombe dissimulée dans un sac de sport explose dans la salle d’attente de seconde classe de la gare de Bologne, en Italie. Le bilan est lourd en ce jour de chassés-croisés estival : 85 morts et plus de 200 blessés. La vie de la ville s’arrête. Les conducteurs de bus et de taxis emmènent, spontanément, les corps meurtris jusqu’à l’hôpital. Le bus n°37 sert de véhicule mortuaire et plusieurs jours durant les corps déchiquetés des victimes sont retrouvés, parfois propulsés à plusieurs mètres du quai. L’Italie sous le choc cherche à comprendre. Rapidement la piste d’un accident technique – l’explosion d’une chaudière – est écartée. Immédiatement, le gouvernement de Francesco Cossiga (Parti Démocrate Chrétien), la police et la plupart des médias de masse, attribuent l’attentat aux Brigades Rouges. Les journaux de gauche parlent, quant à eux, d’attentat fasciste et de « piste noire ».
L’attentat de la gare de Bologne (connu en Italie sous le nom de strage di Bologna, soit le massacre de Bologne) est l’une des plus importantes attaques terroristes que l’Europe a eu à subir au cours du XXème siècle et la plus meurtrière des « années de plomb » italiennes. L’instruction, qui durera quinze ans, révèlera que non seulement l’attentat a été exécuté par des militants néo-fascistes mais que son élaboration dépassait la sphère de l’extrême droite italienne.
Le procès qui condamna à perpétuité, en 1995, Valerio Fioravanti et Francesca Mambro, révéla aussi que de nombreux acteurs gouvernementaux italiens mais aussi étrangers avaient pris part à l’élaboration de ce que les familles des victimes appellent un véritable « massacre d’Etat ». Dans son arrêt du 23 novembre 1995, la Cour de cassation révèle : « l’existence d’une vaste association subversive » composée d’éléments provenant de mouvements néo-fascistes, des services de renseignement militaire, de hauts gradés de l’armée et de responsables de la loge « Propaganda due » (P2), une loge maçonnique regroupant industriels et élites politico-militaires italiennes. Le verdict final leur attribuait la volonté de vouloir « d’un côté, subvertir les équilibres politiques constitutionnels, pour consolider les forces hostiles à la démocratie, et de l’autre (…) de favoriser les auteurs d’entreprises terroristes qui pouvaient s’inscrire dans leurs plans.»
Le massacre de Bologne ne peut être compris qu’en le contextualisant dans la période, plus vaste, des « années de plomb » italiennes, de la guerre froide et plus généralement des stratégies impérialistes. L’Italie est un pays contrasté, à l’État faiblement centralisé où il existe, aujourd’hui encore, de grandes disparités économiques et culturelles entre les régions. Dès le XIXème siècle les idées anarchistes et communistes se sont implantées avec vigueur à tel point que certains candidats à l’immigration les importèrent aux États-Unis où même en France. Comme dans beaucoup de pays occidentaux, la seconde guerre mondiale et la Résistance ont auréolé un Parti Communiste qui s’illustra lors d’actions partisanes radicales, notamment dans la région de Bologne libérée par des troupes mixtes de partisans. Dans certains endroits d’Italie les militants du parti tentèrent aussi l’aventure révolutionnaire en refusant de rendre les armes. En 1947, le parti totalise plus de deux millions d’adhérents ce qui permet aux dirigeants de marginaliser, d’une part, les éléments les plus radicaux en en appelant à l’action de masse et, d’autre part, de négocier l’écriture de la nouvelle constitution italienne.
Des années 1950 aux années 1980, le PCI s’installe dans le paysage politique italien. En 1976, il compte, par exemple, 1.5 millions de militants et totalise jusqu’à 34.4% des voix lors des élections. C’est l’un des partis communistes les mieux implanté à l’ouest. Mais malheureusement, le succès électoral de cette période sert essentiellement d’appui externe aux gouvernements centre-gauches qui se succèdent à la tête de la jeune démocratie italienne.
L’évolution de la politique internationale de l’Union Soviétique (Rapport Khrouchtchev, révolution hongroise, printemps de Prague) met mal à l’aise le PCI et de nombreuses dissidences s’expriment, notamment à l’extrême gauche qui réactive le discours révolutionnaire et insurrectionnel des communistes d’après guerre. Durant les années 1970, une nouvelle génération d’ouvriers, jeunes et méridionaux, s’organise en rejetant la tutelle, devenue trop embarrassante d’un parti qui, dès 1973, s’essaye au « compromis » avec la Démocratie Chrétienne dans le but de prendre le pouvoir par la voie des urnes. Un nouvel imaginaire du conflit, fait d’antifascisme réinventé, de culture de masse urbaine et de revendications radicales, apparait alors. Inventant de nouvelles formes de luttes qui surprennent et dépassent les organisations traditionnelles de gauche, ouvriers précaires, chômeurs et étudiants investissent les formations de gauche extra-parlementaire. Certains groupes, bien implantés dans le milieu ouvrier – notamment à la FIAT de Turin – comptent plus d’un millier de militants actifs, diffusent leurs journaux dans tout le pays et impulsent des grèves durement réprimées. Le mouvement durant près de dix ans lors d’un « long mai rampant », s’instaure en réel contre-pouvoir, investissant toutes les sphères de la vie sociale et politique pour culminer en 1977, année durant laquelle éclate la révolte des étudiants, des chômeurs et des sous-prolétaires qui défilent armés dans certaines villes industrielles et notamment à Bologne. C’est de cette radicalité que naitront les organisations politiques qui, par la prise des armes, entendent prendre le relais de la cause révolutionnaire délaissée par le PCI.
Ce mouvement révolutionnaire inquiète de nombreux membres de l’élite politique et économique italienne. L’espace qu’occupe l’Italie dans les stratégies internationales de l’OTAN – l’Italie compte plusieurs bases américaines – la place dans la ligne de mire des États-Unis dans sa lutte contre l’Union Soviétique. C’est notamment sous le nom de Gladio (le glaive en italien) que le réseau, mis en place par les services secrets US dès 1945, est connu. L’anticommunisme des uns et des autres trouve son expression la plus aboutie dans ce qu’on appelle la « stratégie de la tension ». A partir de 1969 et jusqu’à la fin des années 1970, une série d’attentats plonge l’Italie dans les larmes et le sang. Le 12 décembre 1969, une bombe explose à Milan au siège de la Banca nazionale dell’ agricolura, piazza Fontana, elle fait 16 morts et est d’abord attribuée à des anarchistes. Le 22 juillet 1970, à Gioa Taur en Calabre, un attentat fait dérailler un train, blesse 50 personnes et en tue 6 autres. Le 31 mai 1972, à Peteano en Vénétie, une voiture piégée explose devant un commissariat en tuant 3 carabinieri, le 22 octobre une série d’attentats est organisée contre des trains et des lignes ferroviaires du sud de la péninsule dans le but d’empêcher un rassemblement ouvrier qui doit se tenir à Reggio de Calabre. Le 28 mai 1974, une bombe explose en plein meeting syndical sur une des places les plus passantes de Brescia, on dénombre 8 morts et 84 blessés. Le 4 aout 1974, une valise d’explosifs déchiquette un wagon de l’express Bologne-Florence. La violence de la « stratégie de la tension » culmine le 2 aout 1980, à Bologne. Cette stratégie c’est l’expression de la crainte que les dirigeants de l’Italie d’alors ont des mouvements sociaux. Pour l’universitaire Donatella Della Porta, il s’agit de « la manipulation en sous-main par le gouvernement de groupes politiques radicaux afin de provoquer des débordements qui favoriseraient aux yeux de l’opinion publique des politiques autoritaires ».
Le but de cette stratégie, assumée par les élites patronales, politiques et militaires exprime bien le fait que, dans une situation sociale tendue où le mouvement ouvrier est en position de force, les élites des puissances capitalistes n’hésitent pas à jouer avec l’extrême droite la plus réactionnaire et à agir contre les populations. Les morts innocents de la gare de Bologne doivent nous rappeler qu’en dehors des discours vertueux sur la démocratie et la paix sociale les élites au pouvoir n’hésitent pas à provoquer des bains de sang lorsqu’il s’agit de maintenir leur domination en place. C’est un élément supplémentaire que toute personne désireuse de changer politiquement l’ordre des choses doit intégrer à sa réflexion.

Patxi

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