L’esthétique réaliste, deuxième partie : à propos de Romain Gavras et de quelques autres

L’esthétique réaliste actuelle prend une autre tournure : forte de la maîtrise des nouvelles technologies comme Internet et le cinéma, elle produit essentiellement des courts et long métrages davantage que des romans et des peintures. Exit le roman sociologique de Zola et les tableaux représentant Lénine : nous passons à des œuvres comme les clips de Romain Gavras (Stress pour Justice, Signatune pour DJ Mehdi, Born Free pour MIA, No church in the wild pour Jay-Z et Kanye West). On peut aussi penser aux clips de Jonas Akerlund, et le fameux Smack my bitch up pour The Prodigy. Il y a aussi les longs-métrages : Notre jour viendra du même Gavras, mais aussi Irréversible de Gaspar Noé ou Baise-Moi de Virgine Despentes : ces deux derniers films ont d’ailleurs été classés dans la catégorie New French Extremism par des journalistes américains.

C’est une esthétique « réaliste » au sens où elle cherche à saisir l’instant dans sa pureté, la vie quotidienne prise en flagrant délit, jusque dans ses moments les plus intenses et les plus violents : drogue, violence, discrimination, émeute. Sa temporalité est un de ses traits les plus fondamentaux : le temps « naturel » est déréalisé et reconstruit à l’écran au moyen de ralentissements interminables ou d’accélérations désordonnées, voire de l’anté-chronologie (le film commence par la fin et finit par le début, comme dans Irréversible), donnant une dimension particulièrement poignante à l’image.

Image tirée du film Irréversible de Gaspar Noé

La dernière production en date est importante puisqu’il s’agit du clip de Romain Gavras précédemment cité, montrant une émeute qui oppose des policiers à des jeunes révoltés, en remplacement du clip originel de No church in the wild de Jay-Z et Kanye West. Ce clip a pu être taxé par certains de violence gratuite, de discrédit des mouvements révolutionnaires « réels » ou encore de récupération par le capitalisme. Violence gratuite : on y voit une émeute sans raison apparente, comme dans l’intention d’une fascination morbide pour l’action désespérée réprimée par les autorités. On disait la même chose de Stress de Justice… Discrédit des mouvements révolutionnaires réels : en « montrant » à l’écran l’émeute, on la relativise, voire on voile l’émeute « réelle » ou, dans une autre veine, on participe à la criminalisation des mouvements de révolte « pacifique » comme les Indignés. Le côté sexiste de la vidéo a également été mis en exergue. Enfin, récupération par le capitalisme : il s’agit après tout d’un clip sur fond de Jay-Z et Kanye West, rebelles de télévision, millionnaires qui ne sont pas vraiment touchés par la misère sociale, c’est le moins qu’on puisse dire. Gavras chercherait-il à faire de la pub à des gens déjà ultra-starisés, sur le dos des déclassés sociaux ?

Mon avis est que c’est une fausse interprétation, empreinte de sociologisme dogmatique qui reproduit les préjugés censés être dénoncés ici. Il y a un point commun fondamental, selon moi, avec la réception de Stress : dénonciation du racisme et de la violence par l’extrême-gauche d’une part, dénonciation de l’apologie des cités et… de la violence urbaine, par la droite, d’autre part. On peut supposer que la réception de No church in the wild suivra le même cours : dénonciation de son caractère « spectaculaire » par l’extrême-gauche, dénonciation de son caractère anti-ordre établi par la droite. Critiquer quelque chose qui se veut progressiste en le traitant de spectaculaire devient une marotte à la mode : « ta révolte » n’est pas réelle, elle est « spectaculaire » (sous-entendu la mienne ne l’est pas). On se demande quels sont les titres de gloire de ces militants ou anti-militants qui se targuent de juger de tout ce qui se fait en dehors de leur propre pratique, mais passons.

Le fait que ces clips soient consensuellement dénoncés, et au vu de leur contenu, dénote, à mon avis, leur caractère intrinsèquement subversif et progressiste : on est tous d’accord pour dire que, la violence c’est mal, et puis il ne faut pas donner une telle image négative des banlieusards, des minorités et des émeutiers… Après tout, M. Hollande a été élu, le socialisme est arrivé, les manifs paisibles à la Indignés ou autres suivent leur cours… Tout va bien dans le meilleur des mondes, et ceux qui veulent troubler cet ordre n’ont qu’à ranger leurs cocktails molotov et leurs opinel et rentrer chez eux vendre du mauvais shit. Et Gavras devrait s’abstenir de polluer nos écrans d’ordinateurs avec des apologies de la violence, petites-bourgeoises par essence. Sauf que ce que montre Gavras, les méthodes policières en action, les émeutiers déterminés mais au fond vulnérables face à une telle armada, c’est ce qui se passe vraiment. Oui, ces flics, qui ne peuvent pas au fond être violents, puisque ce sont des êtres humains, capables de compassion, « gardiens de la paix »… comme le croient la plupart des gens n’ayant jamais été mêlés de près à des mouvements sociaux, sont en réalité comme Gavras les dépeint.

Image du clip Stress de Romain Gavras

Et face à cette répression, qui soutient l’ordre injuste, les émeutiers n’ont pas d’autre moyen d’agir : et des logorrhées visant à dire que, quand même, ce ne sont pas des moyens très gentils/démocratiques/citoyens, et puis, quels peuvent bien être leurs motifs de révolte, alors qu’ils ont un bureau de Sécu à côté de chez eux, ne sont que l’émanation du mépris de classe. La petite-bourgeoisie n’est pas du côté de Gavras qui reproduit une émeute et la diffuse sur le Net, mais du côté de ceux qui arguent de son insanité morale et politique, qu’ils soient d’ailleurs d’extrême-gauche ou de droite. Les critiques à la Indignés qui soutiennent que les actions violentes ne font que discréditer leur mouvement, ne sont qu’un rideau de fumée jeté sur l’inefficacité de leurs méthodes : qu’ont-ils changé en un an et demi de mouvement « pacifique » ? Ont-ils obtenu la moindre petite réformette ? Comparons-les à leurs compères d’Oakland City, qui eux ont bien compris que l’on n’a jamais rien obtenu dans l’histoire en s’adressant au bureau des plaintes de l’ordre en place…

Le clip de Gavras montre l’événement tel qu’il est, brut, net : une rupture comme fin en soi, un moment où l’histoire qui suivait jusque là son cours tranquille craque, et un événement qui ne se réduit pas aux interprétations esthétiques ou sociologiques qui en seront données, en termes de causes, de motifs ou de fins… La question : pourquoi ont-ils fait ça est un appel aux psychiatres, aux professionnels de la critique, aux flics et aux assistantes sociales : or, ces gens-là n’ont que faire de toute cette clique. Il ne faut pas chercher plus loin que dans la misère réelle…

Je terminerai sur une phrase de René Char, symbole de la résistance et de la révolte, à ne pas confondre avec les excités racistes qui ne luttent que pour leur confort moral et matériel : « Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience »  (Fureur et Mystère).

F. T.

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Un commentaire pour L’esthétique réaliste, deuxième partie : à propos de Romain Gavras et de quelques autres

  1. FuckNazis dit :

    Je suis d’extreme gauche et je suis d’accord avec toi (je prefere dire « radical » que extreme gauche d’ailleurs, car ca donne du pain a ceux qui veulent faire un rapport entre « extreme gauche » et « extreme droite », le probleme etant maintenant que « radical » ramene aux bourgeois radicaux en politique, enfin bref complique tout ca… Je prefere dire tout court que je suis communiste c’est plus simple), malheureusement trop de gens pensent que il faut etre pacifiste pour faire avancer les choses… Mais le pacifisme n’est plus possible quand tout le monde en a marre, la violence en decoule forcement, il ne s’agit meme plus d’efficacite mais de bon sens, ce sont d’ailleurs toujours l' »elite » des revolutionnaires ou des petits (ou grands) bourgeois (ou presque) dans notre societe actuelle qui crache sur la violence. Le contexte de l’utilisation de la violence dans le mouvement revolutionnaire est une question, mais c’en est encore une autre de savoir si la violence est toujours illegitime et pour moi elle est plus que legitime quand c’est le peuple qui la dirige contre ses oppresseurs… C’est ca le pire au final, la police representant les oppresseurs, les exploitants, le systeme etabli, parait legitime quand elle est violente, et les « emeutiers » paraissent illegitime, mais au fond qui souffre le plus entre les classes dominantes et les revoltes, qui a le plus raison d’etre en colere, Qui est legitime ? Beaucoup de gens ne pensent pas a cette question ou y repondent de travers…

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