L’esthétique réaliste, première partie : le réalisme naturaliste et le réalisme socialiste

Le « réalisme » en art fut jadis l’objet de débats souvent virulents au sein des mouvements d’extrême-gauche. On peut penser à quelques moments-clés, qui appartiennent désormais au passé, mais sur lesquels il peut être utile de revenir rapidement, pour comprendre une tendance actuelle de l’esthétique progressiste.

En 1885, Zola publie le magistral Germinal, une histoire qui raconte des grèves de mineurs lancées par un travailleur conscientisé nommé Étienne Lantier. Le roman décrit les mécanismes d’exploitation et de répression que la bourgeoisie exerce à l’encontre des ouvriers, la fausse bonne conscience de la pratique de la charité, et aussi les dérives du nihilisme avec le personnage de Souvarine qui conclut la révolte par une destruction totale des mines. Pour ma part, c’est sans doute le premier morceau de littérature socialiste que j’ai lu : j’avais environ 14 ans, je l’ai dévoré en entier, et je fus stupéfait.  On peut noter aussi, dans une autre veine, mais dans le même registre des « classiques » français, Hugo et son Quatrevingt-treize, roman saisissant sur la période révolutionnaire, publié en 1874.

Lénine participant à un samedi communiste

Mais cette forme de réalisme, dite « naturaliste » (l’écrivain est comparé par Zola au savant qui décrit de la façon la plus neutre et la plus objective possible le monde quotidien), est critiquée par Brecht, le dramaturge est-allemand d’obédience stalinienne. Il dénonce son caractère « bourgeois » dans ses Écrits sur le réalisme, au motif qu’il s’agit plus de décrire des mondanités psychologiques que des mécanismes socio-économiques. Il développe à la place un théâtre de la « distanciation », qui invite le spectateur à ne pas se laisser mystifier par la scène et à prendre conscience des mécanismes de la société, comme on peut le voir de façon remarquable dans La bonne âme du Sichuan (1940). Cette dernière pièce raconte l’histoire d’un personnage « double », en lequel s’incarne la contradiction entre la pratique de la charité et l’exploitation du travail dans un système capitaliste. Parallèlement, le « réalisme socialiste soviétique » est inventé en U.R.S.S. : il s’agit de représenter la vie des ouvriers telle qu’elle est, plutôt que de sacraliser des héros, des chefs d’État, des saints, des papes ou des créatures mythologiques. Il y a un réel souci de « prolétariser » l’art, de le faire redevenir populaire, au lieu de le constituer comme un outil au service de la classe bourgeoise, comme ce fut largement le cas pendant la Renaissance et l’émergence du capitalisme par exemple. Cependant, cet art finit par prendre lui aussi un caractère idéologique et magnifier un régime politique existant, plutôt que de rester fidèle au peuple des travailleurs.

F. T.

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