Lys Noir ou le capitalisme à visage humain (1/2)

L’homme est une invention dont l’archéologie de notre pensée montre aisément la date récente. Et peut-être la fin prochaine. (Michel Foucault, Les mots et les choses, fin)

Le microcosme des groupuscules politiques nous présente parfois quelques phénomènes de foire intéressants. C’est avec une joie mâtinée d’incrédulité que nous suivons la passionnante épopée de ces aventuriers du ciel, comme ils se nomment eux-mêmes, et qui officient sous l’auspice de cette belle plante dont le nom latin n’est pas sans évoquer la deuxième ligne du tableau périodique des éléments : rien que de très modeste, en somme. Je veux bien entendu parler de Lys Noir,  qui sont devenus de facto nos correspondants depuis le royaume fantasmagorique de Picrochole, dans lequel les dirigeants sont très méchants et le peuple très docile. Un idéal politique comme un autre…

Ces messieurs ont eu l’infinie bonté de nous en dire plus sur leur vision des choses, comme nous le leur avions demandé.  En effet, nous pensons que se dire « anticapitaliste » sans plus de précisions n’est pas très clair, surtout lorsque cela vient de personnes dont le régime politique fantasmé se perd quelque part entre 1193 et 1788, en passant par le monde de Tolkien, c’est-à-dire quelque chose de pas franchement anticapitaliste, voire même de plutôt féodal. Leur admiration pour le fascisme du XXè siècle, ouvertement déclarée (avec pour seule réserve la « précipitation » présumée des fascistes), n’y change rien : le fascisme n’est qu’une variante de la propriété féodale, mixée avec les techniques modernes de contrôle de la population. On peut ici au passage signaler l’inculture assez crasse du Lys Noir quant à l’histoire : la mafia sicilienne censée avoir été quasi éradiquée par les fascistes. Rappelons l’existence d’un Vito Genovese, mafieux et fasciste notoire, qui suffit à elle seule à réfuter cette thèse. Contrairement à ce que prétend Lys Noir, il ne semble pas y avoir qu’une différence de degré d’alcoolémie entre les fascistes et les royalistes de leur espèce.

Mais quelle ne fut pas ma surprise, lorsque je vis dans leur réponse à l’un de nos précédents articles les concernant, sourdre une idéologie qui tend vers la social-démocratie ou le capitalisme à visage humain. Je cite : « le capitalisme est dans l’Homme… nous cherchons un compromis ». Plutôt que les descendants de Bernanos et Proudhon, Lys Noir ne serait-il pas plus banalement l’héritier de Karl Kautsky, mélangé avec le mauvais nationalisme d’un Paul Bourget ? Curieuse hybridation, moins fascinante qu’il n’y paraît, dès que l’on va plus loin que la rhétorique type canal mythologique. Mais nous savions depuis longtemps déjà que le saupoudrage ornemental de références culturelles et de tournures antiphrastiques masque un vide sémantique absolu, qui finit souvent dans un parapet, comme la belle voiture de Roger Nimier. Ceci dit pour montrer que la saturation littéraire n’a rien de brillant, et que tout au plus peut-elle séduire quelques gogos en mal de sensations (verbales) fortes, ou de dîners mondains qui coûtent plus cher qu’un tirage de Lys Noir.

Capitalisme à visage humain, donc. Il est bien évidemment lassant de montrer ad nauseam que l’acceptation de la propriété privée, même limitée, constitue l’acceptation d’une forme de capitalisme, et n’est même pas anti-libérale, si l’on considère que le premier grand théoricien moderne de ce courant politique, à savoir Thomas Hobbes, souhaite instaurer un État fort et autoritaire afin de protéger la propriété privée et de permettre la libre circulation des marchandises. Ainsi, le Lys Noir invoque l’Homme, pour justifier le Capital qui en serait une dimension fondamentale. J’aimerais bien qu’on m’explique comment un système économique, daté et localisé, qui existe sous diverses formes et n’a d’ailleurs pas toujours existé, comme nous l’apprend Pierre Clastres dans La Société contre l’État, pourrait faire partie d’une essence éternelle et immuable, à supposer que l’on accepte cette idée d’un Homme hypostasié. Il va falloir appliquer ici le rasoir d’Ockham : nous n’aimons pas les majuscules, Capital, Homme, elles signifient bien souvent des choses qui n’existent que dans un contexte donné et jamais de façon absolue. Ou bien je demanderai, comme le grand Joseph de Maistre, que l’on me présente cet Homme : Or, il n’y a point d’homme dans le monde. J’ai vu, dans ma vie, des Français, des Italiens, des Russes, etc. ; je sais même, grâce à Montesquieu, qu’on peut être Persan : mais quant à l’homme, je déclare ne l’avoir rencontré de ma vie ; s’il existe, c’est bien à mon insu. (Considérations sur la France).

Pour abuser encore un peu des métaphores littéraires, et en espérant ne pas trop impatienter le lecteur habituel par ce morceau de lassitude intellectuelle plus que de bravoure fantasmagorique, nous pourrions comparer Lys Noir à Don Quichotte : leur liste de choses (de fantômes ?) à détruire suffirait à justifier notre assertion.

Pour conclure, Feu de Prairie fera autant preuve de charité imaginaire que nos « confrères » : un ticket de train aller-simple pour la Sibérie à l’étudiant de Neuilly, l’œuvre cinématographique complète de Guy Debord pour la vieille bigote, et l’adresse d’un garagiste spécialiste d’Aston Martin pour nos aventuriers du ciel. C’est cela l’enseignement de Maistre : à chacun ce qui lui revient, à chaque position social-historique son devenir-révolutionnaire.

F. T.

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