Au sujet du film Hunger Games

A Feu de Prairie on aime bien tout type de cinéma populaire. Les petites productions, les blockbusters, les films se disant engagés sans l’être, et les grosses productions l’étant sans le savoir.

En l’occurrence on a vu Hunger Games, film tiré du roman américain éponyme (qu’on a pas lu donc cet article n’est pas à juger à travers le prisme du roman, il doit sans doute développer l’histoire bien plus largement mais ces infos resteront manquantes). Cette production a eu un succès incroyable aux États Unis et a connu un démarrage beaucoup plus modeste en France. Le budget de 78 millions de dollars en fait une production de bonne taille sans être un blockbuster et le film affiche même des prétentions un peu supérieures aux moyens qu’il se donne (effets spéciaux parfois limités, esthétique assez lisse, acteurs corrects mais sans plus). C’est globalement un film de facture classique, tout public et on n’essaiera pas de vous faire croire que c’est du grand cinéma. Il rappellera peut-être à certains Battle Royale, Gladiator ou la nouvelle de Stephen King « Marche ou crève ».

Ce qui est intéressant pour nous est l’analyse politique que l’on peut en tirer concernant les idées présentes, et là on s’éloigne (heureusement) des exemples cités précédemment. L’idée du film est assez simple (pour ceux qui ne l’ont pas vu): c’est le bordel en Amérique, le continent s’appelle maintenant Panem et est dirigé par un gouvernement tyrannique, le Capitole. Il y a 12 districts (plus un 13° détruit), plus ou moins riches, qui se sont rebellés il y a 74 ans de cela, et qui doivent maintenant en payer le prix en participant aux « hunger games ». Le concept est efficace, chaque district envoie un jeune homme et une jeune femme (les « tributs » tirés au sort) au Capitole, qui les fait participer à un jeu télévisé: ils se retrouvent dans une arène où ils doivent lutter à mort, et un seul tribut en sort vivant. L’idée est de terrifier la population pour empêcher tout soulèvement façon sacrifice au Minotaure. On navigue donc tout au long du film entre la tragédie grecque et le post-apocalyptique classique.

Le personnage principal est une jeune fille, Katniss, dont le père est un mineur mort dans un accident, et doté d’une petite sœur qu’elle aime beaucoup. Elle se démerde comme elle peut dans le district 12, une zone sous-peuplée, spécialisée dans la production de minerai. Quand sa sœur est sélectionnée pour les hunger games elle se porte naturellement volontaire pour la remplacer (on ne l’avait pas du tout vu venir!)… Un gars de son district qu’elle connaissait vaguement est aussi tiré au sort. Ensemble ils vont rencontrer des personnages secondaires (souvent à peine esquissés et donc inutiles, un problème récurrent des livres adaptés en films), se faire des potes et des ennemis, et plus ou moins maraver les autres concurrents.

Jusque là, le contenu politique du film ne paraît pas très intéressant voire assez limite. Pourtant plusieurs éléments rehaussent largement l’intérêt qu’on peut lui porter, en mettant en avant des valeurs populaires et positives:

-Le jeu télévisé mettant en scène une lutte à mort de jeunes issus souvent des classes populaires, le tout pour le divertissement des élites, est une critique assez acerbe d’un système qui prétend donner une chance à tous alors que les plus démunis sont sensés se marcher dessus pour les places, pour l’emploi. Les classes dirigeantes se vautrent dans le luxe et le cynisme, en décadence complète, en étant totalement coupées d’un monde qui les exècre et finira par avoir leur peau. Il y a une ambiance de fin de l’empire romain… Ou d’effondrement du système capitaliste. Ainsi le dirigeant du Capitole explique au producteur de l’émission des Jeux qu’il faut se méfier des pauvres (qu’il méprise), qu’il faut les terrifier tout en leur donnant juste assez d’espoir pour éviter une rébellion. L’aspect jeu télévisé obscène est particulièrement intéressant: quand on voit les jeunes des classes populaires ridiculisés par le présentateur vedette, cela fait irrésistiblement penser à Philippe Poutou sur un plateau télé (oui, malgré tout, comment ne pas avoir de sympathie pour ce brave ouvrier lâché par ses camarades et qui à défaut de programme, met très bien en lumière par son existence l’hypocrisie du jeu médiatique et de la campagne électorale)…

-Cette déliquescence du système nourrit le fascisme. Le film porte en lui une critique aussi assez réussie de ce modèle. Par exemple, certains des tributs issus des districts les plus riches se sont entraîné toute leur vie avant de se porter volontaire, et il est dit que ce sont généralement eux qui gagnent les hunger games. On comprend que la compétition est truquée dès le début. Les concurrents issus des classes populaires n’ont que leur talent naturel face à des ennemis surentraînés voyant ce massacre comme un sport. On a donc affaire à une bourgeoisie odieuse qui se divertit de ce spectacle, en exaltant une sorte de retour à la nature et aux valeurs guerrières complètement fantasmé (puisqu’il ne s’agit que d’un exercice sans danger pour eux), imaginant que « la vie est un combat » et que l’on se réalise dans l’affrontement (« devenez vous-mêmes » comme dirait notre chère armée de terre). Il ne s’agit en fait que de la plus pure barbarie institutionnalisée et vendue comme « culture ».

-D’un autre côté les héros issus des classes populaires sont associés à des valeurs positives comme on l’a dit. La première est la solidarité : malgré tous les détours c’est la clé de la victoire, face à des ennemis qui ne pensent qu’à se bouffer entre eux à la moindre occasion, dans une mentalité typique du jeune loup d’entreprise (ou du facho individualiste par nature). Un comportement humain est gratifiant et peut sauver la vie. La seconde est la capacité de révolte: on voit dès le départ que les jeunes du district de Katniss (son ami d’enfance en l’occurrence) sont révoltés par la tyrannie qu’on leur impose. De même, des émeutes sont évoquées quand une jeune fille d’un autre district populaire est tuée. On sent que la colère gronde. Le film ne met pas l’accent dessus, mais c’est le début d’une trilogie, on verra bien ce que l’avenir apportera… Enfin, ces personnages refusent de plus en plus les règles du jeu qu’on leur impose, ils s’organisent et font appel à leur bon sens pour pallier à tous les désavantages techniques les accablant. Le choix entre révolte individuelle pour la survie et action collective pour la libération est ainsi tranché.

Bref – pas question de prétendre que le film soit volontairement politique, ni très poussé dans sa réflexion; mais il est empreint d’idées plutôt progressistes. Qui plus est Suzanne Collins, l’auteure du très populaire livre d’origine, a été influencée dans sa famille par la critique de la guerre du Vietnam et ne nie pas que son œuvre s’en ressent, avec un certain nombre de thèmes assez politiques comme la question de la légitimité d’un système ou de la solidarité face à la répression. On attend la suite!

D.

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Un commentaire pour Au sujet du film Hunger Games

  1. SLP dit :

    Certains groupes communistes aux US pensent que les Appalachiens forment une nation, au même titre que la Nation new-afrikan ou la Nation chicana… Les habitants sont en effet souvent issus de l’immigration non-WASP, et beaucoup revendiquent des ascendances natives (cherokee surtout) http://kasamaproject.org/2011/07/22/the-hillbilly-stereotype-razing-history-leveling-appalachia/
    Which side are you on, boys ! http://www.youtube.com/watch?v=5iAIM02kv0g

    Et le plus célèbre justicier indien-mexicain du cinéma était en fait un mineur de fond tataro-lituanien d’Ehrenfeld, Pennsylvanie http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/e/ef/Bronson_1973.jpg😉

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