Vous reprendrez bien un peu d’anarcho-royalisme?

Ça va devenir une habitude! Voilà que le journal « anarcho-royaliste » Lys Noir publie la réponse que nous faisions à leur premier article nous concernant (si vous suivez bien, deux de nos articles les mentionnant sont donc parus dans leur journal). Notre texte est légèrement caviardé (mais bon, rien de déterminant) et est précédé de cette introduction: « l’excellent site « stricto-anarchiste » Feu de Prairie voit dans le Lys Noir une matière à raisonner charitablement afin de nous rendre meilleurs et de nous ramener à la révolution anti-bourgeoise qui est la sienne… et la nôtre ». Nous sommes un peu déçus que le texte n’apporte pas de réponses de fond. Nous allons donc nous charger de préciser notre pensée par rapport au contenu global de Lys Noir puisque en effet, pour nous, le seul intérêt d’évoquer leur journal consiste à pouvoir développer nos positions.

Pour commencer certains de nos membres ont assez mal pris d’être traités de « stricto-anarchistes »; il y a parmi nous des libertaires mais également des communistes révolutionnaires sur une ligne dure, dont les positions transparaissent largement. Feu de Prairie est un média qui ne met pas de ligne politique particulière en avant. Notre socle commun progressiste, anticapitaliste, anti-impérialiste, nous suffit. Nous faisons la promotion aussi bien d’initiatives venant d’organisations libertaires ou de groupes autonomes que d’organisations marxistes-léninistes/maoïstes. Notre lectorat fera le tri. Donc non, nous ne sommes pas un « site stricto-anarchiste ». Merci.

Il est vrai que nous sommes farouchement anti-républicains. Feu de Prairie est constitué de militant(e)s en rupture avec la gauche parlementaire sous toutes ses formes. Nous ne nous construisons pas en opposition avec cette tradition, mais nous ne sommes satisfaits ni par les médias « syndicaux » se contentant de relayer les informations sur les luttes sociales, ni par les médias d’ultra gauche aux analyses souvent dogmatiques, intellectualistes, limitant leur activité à critiquer celle des autres tout en se greffant dessus à l’occasion (et ne parlons pas du fond où il y a à boire et à manger, la théorie de la Jeune fille pouvant même se retrouver dans un numéro de Lys Noir). D’où la création de notre propre média aux prétentions finalement modestes puisqu’il vise surtout à être pour nous un exercice de style. Nous développerons dans le futur nos analyses divergentes de l’extrême gauche parlementaire concernant les fumisteries que sont le républicanisme, le citoyennisme, le pacifisme culpabilisateur, bref tout ce qui fait la « gauche complexée » (et donc par nature anti-populaire).

Pour autant nous pouvons largement remettre en cause l’affirmation du Lys Noir qui pense être dans le camp de « la révolution anti-bourgeoise qui est la [nôtre] ».

Primo, le programme du Lys Noir est réactionnaire, tourné vers le passé. Il fait la promotion de l’impérialisme français le plus violent (en proposant par exemple l’envoi de troupes en Afrique pour sécuriser les ressources énergétiques!). Il assure la primauté de la direction sur le militant dans l’organisation non pas dans une perspective dialectique d’auto-discipline et de démocratie interne, mais dans une vision militarisée, autoritaire, aux mécanismes obscurs. L’armée est largement mise en avant, tout comme les solutions « musclées » à tous les problèmes. La misère culturelle, intellectuelle, sociale, sexuelle, relationnelle dans laquelle est plongée le peuple est uniquement vue comme une conséquence de la domination américaine ou républicaine, de « l’oligarchie » (terme vague s’appliquant aux « grandes entreprises », laissant imaginer que le capitalisme de proximité ne crée pas d’exploitation). Cette thèse nationaliste-révolutionnaire s’oppose à notre vision de classe – donc extensive – du rôle de la bourgeoisie et de ses divisions. La culture française, voilà aussi notre ennemi! Le Lys Noir parle de démocratie directe, d’indépendantisme, de mandats impératifs, de rejet du parlementarisme. Mais sans se donner les moyens de mettre cela en place. Dans les faits cela reviendrait à une démocratie provinciale fantoche dans un régime finalement autoritaire et militaire. Pas étonnant que la Suisse serve d’exemple… En tout cas, tout ceci n’a rien de libertaire. Avec ou sans caméras de surveillance, l’oppression reste la même.

Secondo, l’anticommunisme est largement présent. Ne nous arrêtons pas aux citations de Lénine ou aux projets agrariens (puisque sans conception générale du Travail, de l’aliénation et du rôle du pouvoir étatique, la question ne peut dépasser le folklore). Le Lys Noir dit vouloir former en Europe une « ligue internationale anticommuniste et anticapitaliste » (autrement dit nationaliste hardcore). Or pour nous il n’y a qu’une seule place pour les partisans de ce genre de projet: à Kolyma, et sans « kit bungalow ». Nous n’avons que faire des discours « anti-racailles » (nous sommes tous des racailles), ou des rêves européens. Notre perspective est internationaliste. Notre combat passe par le soutien au front révolutionnaire (formel ou informel), anticapitaliste, antifasciste et populaire. Celui-ci combat radicalement toute perspective d’anticapitalisme romantique qui n’est qu’une illusion sans vision matérialiste du système. Nous en arrivons ainsi au troisième point.

Tertio, le projet du Lys Noir est somme toute assez réformiste contrairement aux prétentions affichées. Nous ne voulons pas récupérer l’appareil d’état bourgeois pour en changer la tête pensante. Cela nous condamnerait. Au contraire: il ne peut y avoir de changement de fond salutaire sans contrôle direct de la production par les travailleurs, sans remplacement total des superstructures existantes sur le moyen terme, sans révolution culturelle permanente. Nous sommes tournés vers le futur, sans nostalgie pour les ombres du passé, et surtout pas pour celles étiquetées « 100% françaises ». La culture populaire progressiste doit remplacer de A à Z celle du système en place. En bref, « nous n’avons pas peur des ruines » comme dit l’autre, nous ne sommes ni « citoyens » ni « rénovateurs ». Alors que dans son projet le Lys Noir propose une série de mesures à mille lieues de nos préoccupations: rôle des préfets repensé, VI° République (Jean-Luc appréciera), monarchie constitutionnelle, protectionnisme (les travailleurs seront également heureux de savoir que le patron qui les exploite sera un français sans concurrence), ghettoïsation (vue d’une perspective totalement extérieure aux classes populaires donc), corporatisme, modification du rôle des grandes écoles… Nous ne sommes pas des productivistes fanatiques, bien au contraire, mais ce programme est extrêmement limité puisqu’il entérine la domination de classe existante et ne sort en rien du capitalisme. Le Lys Noir indique bien dans son programme « pragmatique » qu’il ne raisonne pas en terme de classe et que pour lui le marxisme est une autre face du capitalisme (l’exemple chinois est ici particulièrement mal venu puisqu’il a été très bien analysé par les communistes; qui plus est nous n’avons de notre côté aucun exemple de régimes « solidaristes » ayant définitivement rompu avec le capitalisme, bien au contraire). Il y a des aspects qui prêteraient même à rire comme le pouvoir accordé à des grands bourgeois comme Montebourg, Chevènement, Dupont-Aignan, censés être « des personnalités anti-système ».

On hésite: ou bien le Lys Noir se fait de vastes illusions dans sa vision fantasmée du mondialisme opposé au terroir, ou bien il agit de façon cynique. Dans les deux cas sa perspective nationaliste de collaboration de classe, réactionnaire, sert malheureusement objectivement les intérêts du système en place en contribuant à canaliser une juste révolte populaire dans une mobilisation pour des réformes farfelues. Pas de quoi révolutionner la politique puisque ce créneau est déjà largement occupé par les populistes se peignant en ennemis du système, qu’ils soient de gauche ou de droite. Dommage, l’idée de grand retour aux champs aurait pu être enthousiasmante pour nous si nous avions été un peu plus folkloriques…!

D.

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3 commentaires pour Vous reprendrez bien un peu d’anarcho-royalisme?

  1. FuckNazis dit :

    Euh, quand vous dites « . La culture populaire progressiste doit remplacer de A à Z celle du système en place » vous estimez donc que toute culture developpee par le passe est « la culture du systeme en place » ou c’est moi qui ai mal compris ? Car si c’est le cas perso je trouves relativement stupide de tuer tout element culturel existant a l’heure d’aujourd’hui sous pretexte qu’il « vient du systeme en place »…

    • feudeprairie dit :

      Non, nous ne sommes pas des barbares nihilistes… La culture du système en place, donc de la classe exploitante, ne représente qu’une petite partie de la culture humaine finalement. Nous sommes pour la mise en avant du patrimoine culturelle de l’humanité et pour la promotion de la culture populaire.

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