Au sujet du foquisme: la tentation prématurée de la lutte armée

Le foquisme est la théorie militaire développée par Che Guevara et devant servir de stratégie pour mener à bien les guerres révolutionnaires, en particulier dans les pays du tiers monde. L’idée est de créer des foyers de lutte armée (le « foco ») entrainant un ralliement massif de la population, débouchant sur des situations révolutionnaires plus classiques. Ok, direz vous, mais le Che est mort, et ces guerillas foquistes ont été des échecs. Alors, pourquoi s’y intéresser?

Eh bien car l’échec de cette théorie doit être analysé de notre point de vue pour éviter de reproduire ces erreurs. Car depuis Che Guevara de nombreuses organisations et groupes politiques se sont basés sur ses théories: en Argentine, en Turquie, en Allemagne avec la RAF (dans les faits), et actuellement on retrouve leur influence dans les pratiques de certains groupes anarchistes pressés de passer à la lutte armée, comme la « fédération anarchiste informelle » ou l’organisation grecque Lutte Révolutionnaire (dont la réflexion est néanmoins plus poussée et très intéressante).

En procédant à une simplification extrême on peut remarquer que trois franges de l’extrême gauche ont été sujettes au foquisme. Des trotskistes ultras tout d’abord, puis une partie radicale du mouvement étudiant, et enfin plus récemment des anarchistes insurectionnalistes.

L’idée de se lancer dans les actions armées immédiatement en imaginant que le mouvement populaire suivra, un peu comme une « propagande par le fait » poussée par l’extrême, est due à la fois à une réflexion erronée sur l’opportunité de combattre par les armes et aussi à une fuite en avant. En général, les groupes ayant adhéré au foquisme faisaient partie de mouvements de contestation populaire (souvent étudiante) qu’ils espéraient radicaliser. Ces militants étaient lassés des pratiques quotidienne, ils ne voyaient pas de progrès significatifs. Il y avait aussi l’idée que « ça pétait ailleurs » et qu’il fallait soutenir les luttes ailleurs dans le monde par les mêmes méthodes. La lutte armée devenait une façon de se créer une réalité alternative, où les antagonismes seraient tellement poussés qu’il serait logique de réfléchir en terme de guerre civile.

Vu avec des années de recul, cela parait suicidaire. Mais à l’époque, dans des groupes fonctionnant en circuit fermé, lancés dans une course en avant où toute inflexion serait un aveux de faiblesse, cela semblait logique.

Les films et les livres leur étant consacrés insistent généralement sur la dimension auto-destructrice avec des analyses psychologisantes à deux balles. Cela ne nous intéresse pas. Nous nous intéressons à l’aspect idéologique. Et à ce niveau nous n’avons pas pour habitude à Feu de Prairie de cracher sur des gens ayant partagé l’idéal qui nous anime. Ces hommes et ces femmes ont été les premières victimes de leurs erreurs, en finissant mort(e)s ou en prison. On peut regretter que des gens aussi formés et aussi déterminés se soient sacrifiés sans atteindre leur but.

Alors, d’où vient l’erreur fondamentale de la théorie du Foco? Che Guevara avait dans l’esprit le modèle cubain, où une poignée d’hommes avait lancé une révolution de libération nationale s’étant transformée en révolution socialiste. Il y avait aussi le contexte de la guerre populaire au Vietnam qui a été mal interprétée (avec le slogan « un, deux, cent Vietnam »). Imaginer que le scénario cubain serait universellement applicable était complètement idéaliste.

Pour autant nous savons que l’antagonisme entre le peuple et la bourgeoisie, entre les révolutionnaires et l’état, se fait de plus en plus violent en période de crise et de bouleversement. La lutte armée est globalement un passage clé de toute révolution. Cela n’implique pas forcément beaucoup de violence: parfois, le régime s’écroule face à un rapport de force favorable aux progressistes, après l’augmentation lente de la pression (par des manifestations monstres appuyées par la grève générale, etc). Dans les pays peu développés en tout cas la guerre populaire prolongée semble la forme de lutte la plus adaptée. De son universalité ou des méthodes insurrectionnelles on peut discuter longtemps; et il le faut. C’est un socle politique nécessaire. Or le foquisme affirme que ce n’est pas le politique qui commande au militaire, mais le contraire.

On connait la citation de Mao disant que « le parti doit commander aux fusils« . Il faut comprendre par là que la violence contre les oppresseurs, qui est toujours juste puisqu’elle tend à la libération, découle d’une analyse politique extrêmement poussée de la situation (empêchant tout gâchis de vies humaines et de forces) et d’une organisation politique des forces révolutionnaires. Le contraire est absurde. « Il est inadmissible que les fusils commandent au parti« . La violence ne crée pas d’organisations ni de théories. L’Histoire l’a prouvé de nombreuses fois.

Si il faut lutter par tous les moyens, ce sera fait, mais en sachant dans quelles conditions et dans quel but, sans avant-gardisme coupé du peuple. C’est le peuple qui doit s’armer avec ses organisations et ses réseaux pour son auto-défense puis pour la lutte à mort contre l’état. Sans quoi nous serons condamnés à répéter éternellement les erreurs du passé… Il ne faut jamais se décourager, toujours essayer de comprendre le système qui nous entoure, toujours nous préparer, voir le monde comme il est et non comme on voudrait qu’il soit. C’est de là que nous tirons notre force.

D.

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10 commentaires pour Au sujet du foquisme: la tentation prématurée de la lutte armée

  1. FuckNazis dit :

    Totalement d’accord avec vous! C’est plus ou moins ce genre de raisonnement que je tenais l’autre jour a un camarade anarchiste qui me demandait si a mon avis il fallait etre pacifiste ou belliciste… Aucun des deux, il faut agir en fonction de la situation qui pour l’instant n’incite ni a un pacifisme belant ni a une revolution armee en France. Le contexte, les characteristiques des pays changent et avec eux les moyens revolutionnaires.
    Bonne journee a vous!

    • feudeprairie dit :

      Voilà; d’ailleurs cet article sera surement suivi d’un autre sur la question de la violence. Les pacifistes « purs » oublient un peu vite que Nelson Mandela ou Gandhi n’ont ps toujours été des apôtres de la non violence. Le mouvement noir américain de libération en a aussi montré les limites.
      D’un autre côté le pacifisme peut avoir un rôle mobilisateur, tout dépend des circonstances et de l’analyse qu’on en tire…

  2. Leslie dit :

    Lénine a beaucoup écrit à ce sujet :
    – à propos de la propagande par le fait, il y a un passage pas mal dans Que Faire qui analyse le terrorisme individuel.
    – Par rapport à l’idée d’une action violente d’avant garde, il a aussi beaucoup analysé le blanquisme qui me paraît être à relier à ce genre de questions.

    • feudeprairie dit :

      Je te rejoins sur les deux points. Le blanquisme a notamment beaucoup influencé (négativement) tous les fantasmes insurectionnalistes minoritaires, bref la tentation du putsch.

      D.

  3. Thomas dit :

    D’où est tiré l’image ?

  4. spike dit :

    Salut! Cet article est très intéressant. Cependant, si je comprends bien la seule chose que vous reprocher au foquisme c’est « Imaginer que le scénario cubain serait universellement applicable était complètement idéaliste. » Ne pensez-vous pas que d’autres facteurs rentrent en jeu?

    • feudeprairie dit :

      Si en effet, mea culpa si l’article donne cette impression. Je voulais plus insister sur la sous-estimation du rôle du politique, et sur la négation de l’importance des conditions objectives pour définir une stratégie. Je ne sais pas si cela ressort bien de l’article au final.

      D.

  5. spike dit :

    Pas trop en fait… Il faudrait justement peut être mieux définir les « conditions objectives » comme tu dis. Vous pourriez faire ça en donnant une suite à cet article par exemple.
    Fraternellement!
    S.

    • feudeprairie dit :

      Oui tout à fait, les lacunes de nos textes doivent en appeler d’autres pour préciser, puisqu’ils restent assez sommaires. Pour nous une théorie révolutionnaire (qu’elle vise à prendre le pouvoir ou à l’abattre immédiatement, on pourrait en discuter longtemps) doit tenir compte de plusieurs choses:
      -Tout d’abord, les révolutionnaires organisés doivent analyser en profondeur leur état, le système de production, les différentes classes sociales en jeu, les différents courants présents chez nous et dans la bourgeoisie, etc.
      -Cela permet d’avoir une stratégie globale. Mais celle ci doit s’articuler selon les conditions objectives (c’est là qu’elles interviennent): quel est le niveau d’antagonisme entre les classes? Quelles sont les contradictions qui les traversent? Quelles sont les idées justes à développer, et les idées fausses à combattre? C’est un travail énorme et permanent, très enrichissant.
      -De là on peut définir une ligne générale pour mettre en place le soulèvement populaire. Certains sont partisans de l’insurrection, d’autres de la GPP, et certains du foquisme (d’où l’article). Le problème du foquisme est qu’il prend les choses à l’envers sans poser la question notamment de bâtir les contres-pouvoirs pour remplacer de fait l’état. Construire cette organisation n’est pas la partie la plus glorieuse ni la plus « romantique » mais c’est un fondement nécessaire.

      D.

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