Le découragement ou la flamme

C’était à San Quentin la saison des émeutes. Au début de janvier 1967. Les flics étaient depuis trois mois en plein délire de fouilles et de destruction. A toute heure du jour ou de la nuit, nos cellules étaient envahies par des escadrons de brutes : vous êtes réveillé, battu, déshabillé, fouillé et vous attendez tout nu dehors pendant qu’ils éparpillent vos quelques rares effets personnels. Ce traitement, la thérapie par la peur, n’était cependant pas appliqué à tous : seulement à quelques Chicanos, soupçonnés du trafic de drogue, à quelques Blancs accusés d’extorquer de l’argent aux autres, mais surtout aux Noirs.

Question de principe. La Réhabilitation par la terreur. Chaque nouveau flic doit accomplir une période d’entraînement au service actif, où il apprend les techniques de la Gestapo : toute la série des tactiques de lutte dont il devra se servir dans son travail. Une partie de son entraînement consiste dans un cours de « close combat », il apprend le maniement de la matraque et les prises les plus simples du karaté : quelle est la manière la plus « efficace » de frapper un homme. Les nouvelles recrues doivent faire une sorte de stage dans ces escadrons avant de prendre leur poste régulier dans la ménagerie.

Ils ont toujours hâte d’utiliser leurs nouveaux talents, de « voir si ça marche vraiment ». Nous sommes forcés de faire quelque chose pour les freiner. Les « frères » essaient de protester. Habituellement c’est par la grève, l’arrêt de travail, la fermeture des ateliers où nous travaillons à deux cents de l’heure (quelquesuns arrivent à quatre cents au bout de six mois). Les entreprises de l’extérieur qui empochent les bénéfices n’aiment pas beaucoup les grèves : ce qui veut dire que le capitaine ne les aime pas non plus parce qu’il subit à cause d’elles des pressions politiques c’est le système de la « libre entreprise »!

Janvier à San Quentin, est ce qu’il y a de pire, il y fait froid si vous n’avez pas les vêtements appropriés; c’est humide, sinistre. Les ternes murs verdâtres à arcsboutants qui entourent la cour supérieure ont dixhuit à vingt mètres de haut. Il vous semble que vous êtes là pour toujours. Le jour dont je parle, mon père était venu de Los Angeles tout seul en voiture; il n’avait pas dormi plus de deux heures en deux jours. Nous nous serrons la main et la dialectique commence, je me lance contre le chien capitaliste, il m’écoute.

Qui nous a donné ces cochons de flics? Qui assassine les Vietnamiens? Qui engraisse certains pour affamer les autres? Est-ce qu’on ne construit pas dans la même rue des H.L.M. qui ressemblent à des prisons et des maisons qui ressemblent aux jardins de Babylone? Ne fabrique-t-on pas une bombe chaque fois que l’on construit un hôpital, n’ouvre-t-on pas un bordel pour une école? Qui construit des avions pour mieux vendre des pilules tranquillisantes? Qui, pour une église, élève une prison? Chaque découverte médicale n’a-t-elle pas pour sousproduits dix nouvelles armes pour la guerre biologique? N’a-t-on pas porté au pinacle des hommes comme Hunt et Hughes [Haroldson Lafayette Hunt et Howard Hugues, archétypes de milliardaires américains criminels ou décadents] et mis plus bas que terre les gens comme nous? Il me répond: « Oui, mais qu’est-ce qu’on peut y faire? Ces salauds sont trop nombreux. »

George Jackson – Lettre – 1970

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