Naviguer dans la tempête: l’exemple russe

Actuellement, les grands médias sont saturés d’information au sujet du soulèvement du peuple russe contre le gouvernement de Dmitri Medvedev et de Vladimir Poutine; les infos que l’ont reçoit sont extrêmement partielles, orientées, ou très embrouillées. Pour n’importe quelle personne un peu intéressé par le sujet il apparaît que la situation est assez bordélique, puisque l’opposition qui descend dans la rue est à la fois constituée de communistes, de libéraux, de nationalistes, de sociaux-démocrates, d’anarchistes… Il apparait donc important de faire un petit récapitulatif pour commencer à y voir plus clair, sans prétention d’entrer dans les détails.

De très nombreuses organisations politiques existent en Russie, mal représentées par un petit nombre de partis « officiels », car la loi rend très difficile l’enregistrement d’un nouveau parti. L’assouplissement de ces lois est d’ailleurs une des demandes principales des manifestants.

Plusieurs forces sont en présence: tout d’abord, le parti au pouvoir, Russie unie. Malgré une large surestimation de son importance, Russie unie reste bien implanté, et encadre une partie de la jeunesse grâce à des organisations politiques comme les Nachi (qui n’ont pas grand chose à voir par leur fonctionnement et leurs actions avec les jeunesses UMP…). Leur rôle est d’assurer le soutien au pouvoir, par des manifestations, une présence quotidienne, etc. Russie unie représente la bourgeoisie russe patriote, voulant un pays capitaliste puissant, faisant « cavalier seul » au niveau international. Cette rhétorique autoritaire et chauvine est accompagnée d’un discours populiste avec un folklore mélangeant nostalgie pour certains aspects de l’URSS décadente et appels à la « Grande Russie ». Pour se maintenir, ce parti a muselé la presse et l’opposition. Il est incontestable que la répression est très dure en Russie. Voyons maintenant quels sont les mouvements d’opposition.

Les libéraux pour commencer. Un bon journaliste occidental ne peut pas parler de l’opposition russe ou de la démocratie sans évoquer les libéraux, menés par des personnalités influentes en occident comme Garry Kasparov. Le pouvoir russe les dépeint comme des vendus, défendant les régimes parlementaires d’Europe de l’ouest et financés par les oligarques. Cette critique n’est pas fausse puisqu’en effet, si les libéraux sont autant détestés en Russie et autant apprécié ailleurs, c’est qu’ils représentent la grande bourgeoisie financière et les magnats du pétrole ayant amassé leurs fortunes sur les ruines de l’URSS. Leur intérêt direct est d’assouplir le contrôle de l’état et d’ouvrir le pays pour redynamiser le capitalisme et l’affranchir d’un état jugé trop puissant. Les libertés sociales sont un bon prétexte pour se poser en victimes et défendre une économie ultra-libérale. Seulement les critiques venant du pouvoir sont d’une mauvaise foi incroyable puisque Russie unie représente une autre partie de la bourgeoisie russe, qui défend avant tout ses intérêts économiques. Bref, entre le discours sur la beauté du parlementarisme libéral façon Union Européenne et les grandes envolées de Russie unie au sujet de la beauté de la Russie résistante au monde, c’est la peste et le choléra. Leur opposition farouche (il est vrai que les libéraux sont aussi durement réprimés) vient de leurs visions opposées de la place du capitalisme russe par rapport aux autres grandes puissances.

Passons rapidement sur les nationalistes, qui se la jouent anti-système tout en entretenant de bons rapports avec le pouvoir (pour casser les manifestations d’opposition ou le conseiller, comme Douguine). Ils représentent surtout l’aile ultra de Poutine, un épouvantail pour montrer que « ça pourrait être pire ». Ils sont assez forts et espèrent tirer leur épingle du jeu dans le chaos actuel, ce qui serait désastreux. Leurs fondamentaux sont la religion (qui a regagnée un impact culturel énorme depuis la chute de l’URSS), la haine des immigrés (alors que l’immigration est relativement faible en Russie, les attaques xénophobes sont quotidiennes et d’une violence incroyable, avec de nombreux meurtres chaque année) et le chauvinisme. Dans les nationalistes il y a aussi bien des tsaristes que des groupes nazis (la Russie étant le pays où il y a le plus de militants nazis en activité de toute l’Europe, avec des dizaines de milliers d’activistes) et les nationaux-bolchéviques. Ces derniers sont un mouvement fasciste assez inclassable. Ils sont surtout connus par le biais de leur leader Edouard Limonov, un aventurier au discours à la fois révolutionnaire et nationaliste. Ils sont le groupe politique le plus réprimé, mais si ils arrivaient au pouvoir, il y a fort à parier que leur politique diffèrerait assez peu de celle de Poutine, malgré tous les grands discours. Les groupes nationalistes sont très présents dans les grandes villes avec notamment l’organisation chaque année de la « marche russe » et la politisation des tribunes de foot, qui ont donné l’an passé des pogroms en plein cœur de Moscou contre les « caucasiens ». Le gouvernement et la justice ne font rien pour endiguer ce racisme barbare en plein boom, évidemment.

Ensuite il y a le KPRF (parti communiste de la fédération de Russie), populiste, regroupant les cadres communistes n’ayant pas trouvé une place dans la nouvelle société et les nostalgiques du social-impérialisme des dernières années de l’URSS. Ces gens là vivent dans un passé fantasmé, pourrait on dire. Et ce ne serait pas faux puisqu’ils sont globalement âgés et que leurs manifestations sont vraiment folkloriques. Néanmoins ils représentent une force majeure (n’oublions pas que si il n’avait pas été violemment censuré, le parti communiste serait revenu au pouvoir par la voix parlementaire lors des premières élections « libres » dans les années 90). Ils sont bien implantés dans la classe ouvrière et dans la paysannerie moyenne et pauvre. D’un côté, c’est une opposition qui n’a aucune chance d’arriver au pouvoir par les urnes, faisant le jeu de Poutine en lui fournissant un autre adversaire « épouvantail ». De l’autre, même si il n’y a aucune illusion à se faire sur les capacités ou le programme du KPRF, il témoigne du besoin de communisme présent dans la population russe – et particulièrement dans ses classes les plus durement touchées par le « miracle capitaliste ». Il a donc une double nature à prendre en compte.

Enfin nous arrivons à ce qui nous intéresse: les progressistes radicaux (communistes révolutionnaires, socialistes révolutionnaires, écologistes radicaux, groupes anarchistes). Depuis la « bataille de Khimki » pour la préservation de la forêt du même nom contre un projet urbain absolument aberrant, ils progressent sensiblement. Ces différents groupes sont généralement occultés par les médias occidentaux car ils représentent une opposition moins présentable que les libéraux ou les momies du KPRF. Ils s’opposent pour la plupart au chauvinisme ambiant et tapent là où ça fait mal, en affrontant l’état et ses sbires sur tous les plans, dénonçant ses mensonges et s’opposant à la violence raciste tout comme à la destruction de l’écosystème. Eux aussi sont durement réprimés: le leader de l’AKM (Avant-garde de la Jeunesse Rouge)  Serguei Udaltsov par exemple est régulièrement emprisonné, presque à chaque fois qu’il manifeste. Et pourtant, des journaux comme Libération arrivent à faire tout un article au sujet de son arrestation sans mentionner une seule fois son engagement dans l’AKM. Il s’agit de faire passer les personnalités avant les idées pour désarmer la contestation. L’Avant-garde de la Jeunesse Rouge est une organisation marxiste-léniniste membre du « front de gauche » Russe (qui n’a pas grand chose à voir avec les réformistes de son homonyme français!), active chez les jeunes travailleurs et travailleuses. Tous ces groupes constituent le seul pôle d’opposition intéressant au pouvoir russe et sont donc victimes à la fois de ses attaques et de celles des groupes fascistes (qui ont assassiné plusieurs militants antifascistes russes ces dernières années).

Le but des médias occidentaux n’est pas de leur donner la parole, puisqu’ils s’opposent à leurs intérêts objectifs. Ces médias continueront donc à faire passer l’opposition au pouvoir russe pour un conglomérat citoyen, pacifique (alors que les russes ont la haine contre leur pouvoir, et ils ont bien raison), sans ligne politique sérieuse. Le folklore sera mis en avant au détriment des analyses de fond sur les soutiens et les ennemis du pouvoir, sur les lignes politiques représentées par les différentes organisations, sur les oppositions de classes. Et en s’enfermant dans cette logique dépolitisée, débilitante, en tentant vainement de claquer le schéma du mouvement américain ou des révoltes dans les pays arabes, ils en feront un magma inoffensif appelant à recopier le modèle des régimes parlementaires de l’ouest. Cela sert directement le pouvoir en place dans sa caricature de l’opposition populaire. Attitude criminelle dans la période actuelle.

Souhaitons le meilleur aux révolutionnaires russes, pour qu’ils viennent à bout à la fois du pouvoir dictatorial en place et de ceux qui voudraient imposer a la Russie un capitalisme occidental tout aussi inhumain, ayant prouvé depuis longtemps son échec complet. Ni fascisme ni capitalisme: la véritable alternative sortira de la lutte de classe radicale. Seule cette voie permettra de rendre sa dignité au peuple russe comme aux minorités nationales.

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4 commentaires pour Naviguer dans la tempête: l’exemple russe

  1. bouat dit :

    « Ils sont surtout connus par le biais de leur leader Edouard Limonov, un aventurier au discours à la fois révolutionnaire et nationaliste. Ils sont le groupe politique le plus réprimé, mais si ils arrivaient au pouvoir, il y a fort à parier que leur politique diffèrerait assez peu de celle de Poutine, malgré tous les grands discours. »
    sa sent le Emmanuel Carrère, ça !

    • feudeprairie dit :

      Bien vu! La remarque quant au fond du programme vient en effet de lui. Mais on a moins subi la fascination du personnage, on va dire. 😉

      • bouat dit :

        Je ne sais pas ce que valent les textes actuels de Limonov (ils feraient apparemment l’apologie du jeune russe de souche, je me méfie un peu de ce genre de rumeur, mais on est pas national-bolchévique pour rien). En revanche, ses textes de jeunesses, écrit à New York (Le journal d’un raté et Histoire de son domestique) sont très très bons. Le journal d’un raté contient des poème révolutionnaire magnifique (certains des plus beaux ont été cités par Carrère, sur le net et dans son bouquin).

      • feudeprairie dit :

        Oui c’est vrai. Il y a des aspects de Limonov jeune qui sont intéressants, en lisant ses textes de la période on sent que c’était un révolté capable de prendre assez de distance avec la culture dans laquelle il a grandi comme avec celles qu’il a rencontré. Mais déjà à l’époque il a des aspects profondément idéalistes, presque nihilistes, en mode « la révolte pour la révolte » qui l’ont poussé assez naturellement finalement à évoluer vers la provocation maximale. Politiquement ce n’est pas innocent et cela le place très clairement hors de nos références. En fait, Limonov constitue un cas d’école en la matière.
        Ce serait intéressant de lire des textes actuels pour se rendre compte du changement. A titre personnel je pense qu’ils sont bien éloignés de ceux des années 90, puisque sous des aspects de provoc il suit depuis un bon moment les sociaux-démocrates (le fait qu’ils l’aient accepté comme un allié est aussi assez révélateur, soit d’une faiblesse politique de leur part, soit de mécanisme plus profond).

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