« Avec des amis comme cela, pas besoin d’ennemis » : usages et mésusages du « fake » dans les milieux politiques contestataires (partie 2)

Feu Kim Jong-Il, star de la pop culture occidentale

Vous me direz, qui n’a jamais déliré sur Kim Jong-il (paix à son âme), le matérialisme dialectique (nom pompeux s’il en est) ou encore sur l’Internationale chaviste ? C’est là que notre méthodologie intervient. Là où notre ironie tend en fait à montrer l’usurpation du nom de « populaire » et « démocratique » de la RPDC, le réformisme de Chavez, et du même coup, à montrer l’absurdité des comparaisons que font nos ennemis avec ces prétendus amis (qui n’a jamais été traité de nord-coréen par un militant de droite ?), nous n’avons pas de moyen de savoir si les groupes politiques dont nous parlons sont sérieux ou non dans leur phraséologie apparemment détournée. Le PCJF semble rire, le PCMLM semble sérieux, de même pour Lys Noir… il est cependant impossible de trancher, et là est le problème. Leur méthodologie consiste en une coïncidence stricte entre la vérité et l’humour, on ne sait plus quelle est la part des deux. Prenons le cas de Lys Noir. Ils ne sont vraisemblablement pas anarchistes, puisqu’ils veulent le retour du roi et la fin de l’immigration (« terreur exercée par les patrons sur les ouvriers », disent-ils). Pourtant, leur revendication de l’anarchisme n’est-elle que de l’humour ? Quel est son but ? 1) elle n’est pas seulement de l’humour, puisque la révolte contre l’ordre établi, la décentralisation, etc. sont des notions effectivement théorisées par les anarchistes, qui sont simplement décontextualisées ; n’oublions pas le mot de Maurras : « la monarchie, c’est l’anarchie plus un » ; 2) le but est d’introduire un brouillage idéologique, une confusion à la frontière même de pensées fondamentalement incompatibles, comme le royalisme et l’anarchisme. Faire ami-ami avec son ennemi naturel pour mieux le paralyser… « Regardez, nos valeurs sont presque les mêmes », sauf qu’en pratique, si un groupe anarchiste pactise avec Lys Noir, il perd les trois-quarts de ses soutiens habituels, pour des raisons évidentes. Pensons aussi au piège du national-bolchevisme de Limonov. Avec des amis comme cela, en effet, pas besoin d’ennemis…

Comme cet article ne serait pas complet sans un point Godwin, prenons un autre exemple : la phrase « Arbeit macht frei » inscrite sur les camps de concentration nazis. Elle ne peut pas être sérieuse, puisque travailler sous le joug du fusil et jusqu’à en mourir ne relève pas de la « liberté ». Cependant, elle n’est pas non plus complètement de l’humour : le travail ne peut pas être entièrement conçu comme servitude, dans un régime qui l’a remis en honneur… Alors, quelle est la part du vrai et du faux ? Elle ne peut être délimitée, c’est précisément le mode d’être de l’idéologie, l’affirmation de l’identité et de la coïncidence de la vérité et de l’humour, qui abolit tout espace critique et toute distanciation par rapport au régime. Hitler, un ironiste ? Tel est le titre d’un chapitre d’un livre de Slavoj Zizek (Vous avez dit totalitarisme ?, ch. 2).

Portrait de Mao en sérigraphie par Andy Warhol, 1972

Pour autant, même si nous nous opposons à la suppression de l’humour voulue par des théoriciens comme ceux du PCMLM, qui fustigent la « déconnade permanente » (cf. l’article « Les totos choisiront-ils le maoïsme ou le spontanéisme nazi ? », du 21 novembre 2011), afin de mieux créer la confusion entre ce qui est effectivement pensé et l’apparence de « fake », reste que nous ne souhaitons pas tomber dans l’excès inverse, celui du détournement systématique qui aboutit au cynisme. Destituer toute vérité, transformer l’ensemble du langage en dérision : tel est par exemple la méthodologie appliquée par le collectif La Sulfateuse, dans leur webzine numéro 11, ou dans une moindre mesure par Tiqqun (Théorie de la Jeune-Fille, 2006). Dans La Sulfateuse, on peut lire de délicieuses parodies telles que « Dans le squat de Monku on s’active : les chaises sont minutieusement placées selon les règles précises du « feng-shui situationniste » pour ne pas reproduire un encadrement disciplinaire et/ou biopolitique des corps, que les énergies puissent circuler librement dans la salle et fasse émerger un « Commun » qui abolirait la séparation entre le « Vous » et le « Nous ». On met les chaises en rond quoi ! » Humour qui ne plaît pas à tous le monde, au vu des réactions qu’il a provoquées. Nous pouvons louer le décrassage idéologique produit par ce genre de rhétorique, où tout le monde en prend pour son grade (maos, antifas, totos, trotskystes…), et la saine auto-dérision qui permet de se distancier de ses propres idées pour mieux les évaluer, et évoluer (sans jeu de mot).

Cependant, la perte de la notion de « vérité » et la dérision généralisée nous entraînent vers une sorte de cynisme ou de pessimisme, qui consistent à ne plus croire en aucune valeur (sauf à la destruction des valeurs), et à relativiser toutes les idéologies (« aucune ne vaut mieux qu’une autre »). D’où la nécessité d’utiliser des méthodes d’organisation, de communication et de travail qui réunissent des gens autour de valeurs communes, valeurs qui se distinguent à la fois des valeurs antagoniques (celles des opposants dans la lutte) et des non-valeurs caricaturées par les « fakes » qui n’ont pas conscience de leur manque de crédibilité.

F. T.

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Un commentaire pour « Avec des amis comme cela, pas besoin d’ennemis » : usages et mésusages du « fake » dans les milieux politiques contestataires (partie 2)

  1. Bug-in dit :

    Je ne partage pas la perspective. Personnellement j’ai tranché, en politique je préfère rester sérieux, y compris et surtout entre camarade. Parceque je sais très bien que l’humour dépend du sous-bassement idéologique et culturel de chacun. On ne rira pas des mêmes choses. Alors si l’on parle politique, il faut rester clair pour justement permettre le jugement de chacun et sa possible adhésion ou son possible refus. Après l’humour est toujours possible dans la vie de tous les jours, mais pas dans les textes destinés a être communiqué et censé représenter une ligne. Cela me semble une position assez simple et qui permet d’avancer. Ceux qui ne sont pas clair, ou dont on se demande si il font de la politique ou de l’humour, je préfère ne pas m’y intéresser.
    J’ai personnellement déjà vu ou mener le prétendue « humour » de certains sur des sujets épineux (au hasard le sexisme ou le patriarcat). Quand la personne n’est pas la, et qu’il n’y a que de l’écrit, il est très difficile de savoir s’il s’agit d’humour ou de politique. A moins que l’on choisissent le registre du grotesque.

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