« Avec des amis comme cela, pas besoin d’ennemis » : usages et mésusages du « fake » dans les milieux politiques contestataires (partie 1)

Ces temps-ci, les cyber-militants et autres contestataires bénéficiant de l’anonymat semblent se donner à cœur joie sur blogs, webzines et autres tumblr, à une phraséologie plutôt étrange au premier abord: « Il manque encore une trentaine de centrales nucléaires avant que la France puisse être une puissance digne de ce nom » (Twitter du Parti Communiste Juchéen de France, désormais PCJF, 13 septembre 2011), « En la coupant de la lumière du soleil, le capitalisme nie l’Humanité en tant que partie de la Biosphère qui a des besoins spécifiques » (Site-blog « Voie Lactée » du Parti Communiste Marxiste-Léniniste-Maoïste, désormais PCMLM, « Fibre optique et lumière naturelle », 21 décembre 2011), « Notre projet est de leur prendre l’anarchie, mamie violentée qui vaut mieux qu’eux, et de nous barrer en courant ! » (Tumblr de Lys Noir, 12 novembre 2011). Les exemples sont légions. Que faut-il penser de ce phénomène ? Il peut paraître insignifiant au premier abord, mais il permet de poser une question cruciale dans notre culture de l’information et de la communication : quel statut faut-il accorder au détournement, à la dérision, à l’usage du « fake »? À quel type d’ambiguïté avons-nous affaire, et quel est son but ?

Un détournement cinématographique par les Situationnistes, 1973

On s’en doute, chaque phraséologie a sa spécificité et sa part d’inconnu. À Feu de prairie, nous ne sommes pas contre le détournement, nous le pratiquons volontiers : cependant, nous nous inscrivons résolument contre certaines tentatives qui tendent à discréditer nos idées. Comme le disait Guy Debord, « le détournement est le langage fluide de l’anti-idéologie » (Société du spectacle, §208) : nous souscrivons à ce concept, mais pas de n’importe quelle façon. Notre usage du détournement suppose deux prémisses : premièrement, la conscience du but à atteindre (c’est-à-dire manifester l’absurdité et le danger des ennemis que l’on combat) et la préservation de l’idée de vérité (c’est-à-dire le fait que l’humour ne prend son sens que comme décalage par rapport à quelque chose qui se vérifie sans équivoque). Cette méthodologie du détournement, que n’aurait peut-être pas désapprouvée Debord, pour qui « le spectacle est le discours ininterrompu que l’ordre présent tient sur lui-même, son monologue élogieux », autrement dit, ce qui définit l’idéologie (SDS, §24). Le spectacle est le recouvrement d’une vérité étouffée, celle des rapports socio-économiques ; il n’existe qu’en décalage par rapport à la réalité à laquelle il prétend se substituer dans les consciences. En ce sens, notre méthodologie peut bien être dite « théologique », elle n’est telle qu’à la suite de la théorie du spectacle de Debord lui-même, quoique fustigeant toute théologie (SDS, §20), si la théologie est la lutte contre les apparences du réel qui nous assujettit, le réel du capital, au nom d’une vérité sous-jacente, la matérialité sociale. Mais laissons là Debord.

La méthodologie du détournement dont les deux articles de foi sont le but et la vérité sert à éviter et combattre deux écueils. Le premier écueil est celui de la « récupération » des notions et des figures par des groupes politiques qui entendent bien s’acheter une crédibilité en jetant le soupçon sur celle de leurs adversaires. L’appellation « communiste » du PCJF, qui défend par ailleurs Jean-Marie Le Pen (tweet du 23 décembre 2011), l’approche dite « scientifique » du PCMLM (qui ressemble bien plutôt à un trip New Age par son syncrétisme et son ignorance des conditions réelles de l’invention technologique) ou encore la troisième voie de Lys Noir entre extrême-droite et extrême-gauche, se revendiquant de Proudhon ou Chavez, ont tout pour vider de leur contenu les valeurs que nous défendons, comme la mise en commun des moyens de production, la prise en compte des expérimentations scientifiques et des expériences sociales, ou la camaraderie dans les luttes avec les anarchistes.

(à suivre)

F. T.

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4 commentaires pour « Avec des amis comme cela, pas besoin d’ennemis » : usages et mésusages du « fake » dans les milieux politiques contestataires (partie 1)

  1. éric dit :

    Ce qui s’appelle diviser pour régner…

  2. Ramiro dit :

    Salut, en ce qui concerne la théorie du fake et les nouvelles formes de militantisme je vous conseille de lire l’excellent « manuel de communication-guerilla » des collectifs Autonome a.f.r.i.k.a. gruppe, Luther Blissett et Sonja Brünzels librement consultable ici : http://www.editions-zones.fr/spip.php?page=lyberplayer&id_article=145

  3. feudeprairie dit :

    merci beaucoup, je ne connaissais pas, réf intéressante. il me semble justement que cet article s’inscrit contre les pensées du type « Notre allergie est peut-être excessive ou injuste, mais au moins s’affirme-t-elle en connaissance de cause : la mauvaise conscience qu’il convient de s’infliger pour avoir préféré faire la fête deux nuits d’affilée plutôt que de plancher sur une énième théorie de l’aliénation, cette fichue éthique protestante du travail qui nous impose de blêmir devant notre écran d’ordinateur plutôt que de défier le trou de la couche d’ozone en allant bronzer à la piscine »

    F. T.

  4. Bug-in dit :

    Salut (c’est flo), le détournement « la dialectique peut elle casser des briques » n’est pas des situationnistes. Il a été réalisé un an après la dissolution de l’IS (1972) et il est de René Viénet. Il y a participé mais que jusqu’en 1971 ou il a donné sa démission.

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