Camarade Sócrates : présent!

Nous reproduisons ici un article des camardes de la Colonne de Fer, organisation révolutionnaire agissant dans la région de Tours, car il exprime un point de vue que nous partageons quant à la vie de Sócrates, joueur de football brésilien, opposant à la dictature et partisan d’un sport populaire et autogestionnaire. C’est un grand homme qui s’en va et, au delà du personnage, un exemple politique à suivre.

C’est avec une certaine émotion que nous avons appris la mort à 57 ans du “docteur” Socrates, ex-footballeur brésilien de génie, star de la Selecao dans les années 80. Alors, vous vous demanderez peut-être ce qu’un hommage à un ancien footballeur mort fout sur ce blog ? C’est que Socrates, initiateur de la “démocratie corinthiane”, admirateur du Che et d’Antonio Gramci, était loin d’être un footballeur comme les autres.

“Democracia corinthiana”

1981 : le Brésil n’en finit pas de déprimer sous la coupe des militaires. Le régime contrôle tout d’une main de fer, y compris les instances sportives. C’est dans ce contexte morose que l’équipe des Corinthians de Sao Paulo, dans laquelle évoluent des joueurs internationaux comme Socrates ou Wladimir, va voir débarquer un nouveau dirigeant, Adilson, sociologue de 35 ans et ancien leader de la contestation étudiante. Adilson veut redresser le club. A la surprise générale, il va se tourner vers les joueurs, les impliquer dans la vie du club, et, avec eux, revoir totalement le fonctionnement du club. Socrates va adhérer immédiatement à la démarche, et, à force de discussions avec ses coéquipiers, les convaincre qu’un autre football est possible.

Concrètement, cela signifie que chaque décision concernant le club va être prise collectivement : discussion entre tous les membres du staff de l’équipe (joueurs, dirigeants, mais également les masseurs ou le chauffeur du bus), puis vote, sur le principe simple “1 homme = 1 voix”. La démocratie corinthiane est née ! Elle est directe, autogestionnaire, et Socrates est un de ses apôtres !

Tacle à l’ordre établi

Très vite, les décisions prises vont dépasser les simples questions techniques pour prendre un sens véritablement politique. Le club décide notamment de supprimer les “mises au vert”, ces isolements d’avant matchs visant à interdire les rapports sexuels aux joueurs. Aux contraintes et à la discipline imposée, Socrates et ses coéquipiers opposent la liberté individuelle et la responsabilité de chacun. Dans le même sens, les joueurs vont abolir toutes les règles strictes auxquelles sont contraints les sportifs : ils organisent des barbecues après les matchs, partagent des bières, fument aux entraînements…ce qui ne les empêchera pas de briller sur le terrain et de remporter 2 championnats d’affilé. Le rapport à l’argent va également être requestionné : les Corinthians vont ainsi abolir les primes de matchs, basées sur la performance, pour les remplacer par une redistribution des recettes.

Le football contre la logique néo-libérale…mais aussi contre l’armée ! Car ce qui était alors une simple expérience autogestionnaire visant à changer les conditions de travail va se doubler d’un mouvement de contestation de l’ordre établi, jusqu’à devenir un véritable contre-pouvoir face à la dictature.

Ainsi, les Corinthians n’hésitent pas, dès 1982, à floquer leur maillot avec le mot “Democracia”. En pleine dictature militaire, ça fait désordre ! Ils récidiveront lors de la première élection au suffrage universel de Sao Paulo, par un message appelant les spectateurs à aller voter. Enfin, en décembre 1983, lors d’une finale contre l’équipe de Sao Paulo, les joueurs entreront sur le terrain en déployant une banderole portant l’inscription suivante : “Gagner ou perdre, mais toujours en démocratie”. Les charognards au pouvoir s’arracheront les cheveux, tandis que les Corinthians remporteront le match grâce à un but de…Socrates !

Gramsci, Lula, et compagnie

Au milieu des années 80, la dictature touche à sa fin, la transition démocratique est en marche. Entre temps, Socrates, comme ses coéquipiers Casagrande ou Wladimir, adhère au Parti des Travailleurs, fondé en 83 par un certain Lula, à une époque où celui-ci milite pour une rupture avec le capitalisme et l’instauration d’un socialisme démocratique réel. Mais en 84, Socrates quitte le pays pour rejoindre la Fiorentina, en Italie. Arrivé à Florence, il fait figure d’extraterrestre lorsqu’à un journaliste lui demandant ce que lui évoque l’Italie, il répond en citant le nom d’Antonio Gramsci, le théoricien communiste de l’hégémonie culturelle, assassiné par les fascistes en 1937 !

Lorsqu’il rentre au pays 2 ans plus tard, les Corinthians se sont assagis, le football brésilien est en phase de rentrer dans le rang, de céder au “réalisme”. Socrates mettra fin à sa carrière de joueur en 1989, revenant un temps à l’exercice de son premier apostolat en tant que médecin du sport, et fustigera le milieu du football brésilien, “totalement pourri”. Quand Lula arrivera au pouvoir, celui qui voulait “inculquer aux brésiliens des notions politiques en utilisant la langue du football”, sera un temps envisagé comme ministre des sports, mais déclinera la proposition, affirmant ne croire “pas trop à la politique institutionnelle”.

Socrates est mort dimanche 4 décembre 2011, d’une infection intestinale, conséquence de ses problèmes avec l’alcool. De toute sa carrière de joueur, il aura montré que l’on pouvait être un homme libre, en accord avec des principes de démocratie et de partage, et néanmoins gagner. Il aura prouvé que le sport n’était pas neutre, que le stade était un terrain de lutte politique parmi d’autre.

Socrates est mort. Le monde est un peu plus triste. Le Brésil est en deuil, mais également tous ceux qui, à travers la planète, partagent l’idée d’un football libre et non soumis aux lois de la finance, qu’ils soient de Sao Paulo ou de Livourne, de Pampelune, de Thessalonique, d’Hambourg ou d’ailleurs.

Socrates est mort. La démocratie directe a perdu un de ses fidèles défenseurs. Farceur, le médecin-footballeur au nom prédestiné aura attendu qu’à travers le monde des voix s’élèvent pour revendiquer une “démocratie réelle maintenant”, pour quitter définitivement le terrain.

Socrates est mort. Sa vision du football demeure. Son combat pour la démocratie et la justice sociale est plus que jamais d’actualité.

La Colonne de Fer

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2 commentaires pour Camarade Sócrates : présent!

  1. Cela permettrait une d mocratie plus directe et une participation plus active de la population en g n rale.

  2. Nous recherchons plutôt l†à galità et la justice sociales ici et maintenant, ainsi que pour l†avenir.

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