Istanbul : Luttes urbaines et oppositions politiques

Tout au long de l’année 2010, Istanbul a célébré son statut de « Capitale Européenne de la Culture ». Outre le soutien de nombreux projets culturels et artistiques, l’Agence 2010 créée pour l’occasion avait en charge le développement du tourisme à Istanbul et la mise en oeuvre de projets de protection du patrimoine architectural [1]. Et c’est précisément la « Direction des projets urbains » qui a été le principal bénéficiaire du budget alloué par l’Union européenne, les administrations publiques turques (en particulier le Ministère de la Culture et du Tourisme) et plusieurs investisseurs privés. Mais si de nombreux projets de « restauration » ont ainsi été financés dans le cadre d’Istanbul 2010, l’événement a également joué un rôle de catalyseur pour des projets de rénovation urbaine consistant à transformer radicalement le tissu urbain et social de quartiers entiers, aussi bien dans les zones centrales historiques « dégradées » que dans les quartiers périphériques « informels ».

2 Les milieux dirigeants d’Istanbul ont en effet depuis plusieurs années la volonté de faire d’Istanbul une métropole attractive et compétitive sur la scène internationale pour attirer les investisseurs et touristes étrangers. Cette « mise aux normes internationales » se traduit par la délocalisation des activités industrielles au profit des activités culturelles, touristiques et financières, la multiplication des grands projets d’équipement et l’organisation d’événements sportifs et culturels internationaux (Pérouse, 2007). Ces ambitions internationales justifient également la mise en oeuvre d’une « politique de transformation urbaine » (kentsel dönüşüm) qui consiste à modifier par des interventions lourdes un tissu urbain hérité d’une urbanisation rapide, incontrôlée et « disgracieuse » : des quartiers entiers sont ainsi détruits pour construire des équipements et logements « modernes » dignes d’une ville mondiale. Sont visés par cette politique les anciens quartiers d’habitat informel (appelés gecekondu) érigés dans les années 1945-1985 puis verticalisés au gré des amnisties des années 1980 et aujourd’hui intégrés à l’aire urbaine (Pérouse, 2004), les zones industrielles rendues désuètes par la politique de tertiarisation et de financiarisation de l’économie stambouliote, ainsi que les quartiers « dégradés » du centre historique et les zones à « risque sismique » [2].

3 La multiplication rapide des projets de transformation urbaine (PTU) à Istanbul et les destructions et relogements massifs qu’ils prévoient ont fait naître d’importantes critiques et oppositions dans les quartiers concernés ainsi que dans certains médias, universités et chambres professionnelles. L’originalité de ce mouvement de contestation tient à la remobilisation d’acteurs existants et à l’émergence de nouveaux acteurs et de nouvelles formes de mobilisation. Les mouvements de résistance des habitants – dont Jean-François Pérouse démontrait en 2005 le caractère majoritairement localisé, spontané, ponctuel et apolitique – se multiplient et se structurent plus souvent autour d’organisations locales stables ; ils tendent par ailleurs à s’inscrire dans une mobilisation qui dépasse l’échelle locale, notamment dans le cadre de plateformes d’associations de quartier. Par ailleurs, des acteurs extérieurs aux « zones de transformation » (dönüşüm alanları) se sont rassemblés pour créer plusieurs mouvements d’opposition aux PTU et de soutien aux victimes ; ils ont également activement participé à la mobilisation des chambres professionnelles et à la création de « plateformes » rassemblant autour de causes communes les différents acteurs des « oppositions urbaines » [3]. Il s’agit principalement de jeunes « professionnels urbains » (étudiants, jeunes diplômés et enseignants en architecture, urbanisme et sciences sociales de l’urbain) [4] qui sont multipositionnés (universités, chambres professionnelles, services d’urbanisme des mairies, médias) et se situent à gauche voire à l’extrême-gauche de l’échiquier politique.

4 Les mobilisations contre la politique de transformation urbaine apparaissent comme l’occasion pour ces acteurs étrangers aux quartiers d’investir les mouvements de contestation locaux et de profiter des ressources que leur procure leur multipositionnalité pour prendre part à la définition des problèmes posés par les politiques publiques locales et contribuer à l’élaboration d’un modèle alternatif de développement urbain et d’urbanité. Malgré la similarité de leurs parcours et de leurs ressources, l’investissement de ces professionnels urbains se fait néanmoins sur un mode concurrentiel et le caractère politique de la mobilisation reste l’objet d’un débat récurrent. Les oppositions urbaines sont en effet divisées sur la question du répertoire et de la stratégie d’action : certains défendent une mobilisation experte visant à accroître la capacité d’action des organisations locales et à promouvoir la participation des habitants à l’élaboration et à la mise en oeuvre des PTU quand d’autres appellent de leurs voeux des actions destinées à politiser les mouvements locaux et à conduire à une transformation de l’ordre urbain et politique. De plus, si les militants protestent explicitement contre les pouvoirs publics et les élus locaux qui mettent en oeuvre les PTU [5], la politisation du mouvement fait régulièrement l’objet de débats voire de contestations au sein des différentes associations de quartier et des mouvements eux-mêmes.

5 Cette contribution vise à interroger les luttes et jeux d’acteurs relatifs à la place et à la définition du « politique » dans les oppositions urbaines à Istanbul, alors que la politique et la politisation de l’action collective restent aujourd’hui encore illégitimes en Turquie. En effet, la très dure répression et le caractère « sécuritaire » du régime mis en place à la suite du coup d’État du 12 septembre 1980 ont profondément modifié les pratiques du militantisme et le rapport au politique des acteurs (Dorronsoro, 2005 ; Massicard, 2010). Considérés comme une menace pour la sécurité et l’unité de la nation, les comportements protestataires restent criminalisés et réprimés, faisant peser de lourdes contraintes sur l’action collective mais aussi sur les intellectuels et les chambres professionnelles (Bora, 2000 ; Monceau, 2005). De plus, les associations et mobilisations collectives font l’objet d’un stigmate politique particulier dans les quartiers ‘gecekondu’, justifié par l’histoire politique locale de ces quartiers, la mémoire des « luttes urbaines » des années 1970 auxquelles participaient également des professionnels urbains politisés et la présence encore forte dans certains de ces quartiers d’organisations de la gauche radicale illégale (Aslan et al., 2010 ; Le Ray, 2004) [6]. Enfin, des contraintes pratiques de représentativité et de participation conduisent les leaders des organisations locales à afficher publiquement leur distance au politique afin d’éviter les divisions internes et de s’assurer une plus grande légitimité (Massicard, 2005).

6 Plusieurs travaux récents ont néanmoins mis en lumière les « formes alternatives de construction du politique » au sein des mobilisations habitantes locales, des associations de quartier et des associations d’originaires, pourtant réputées apolitiques voire dépolitisantes (Le Ray, 2004 ; Pérouse, 2005) [7]. Ils s’intéressent aux raisons de cet évitement du politique et aux représentations sociales associées au « politique » ; apparaissent ainsi les ambiguïtés du processus de construction du rapport au politique et de la requalification politique des mobilisations locales (Hersant, 2005 ; Massicard, 2005 ; Yücel, 2005). S’ils montrent les recompositions de l’habitus politique et les « virages » pris par les carrières politiques, militantes et sociales des acteurs à la suite du coup d’État de 1980, ces travaux indiquent également que le régime militaire de 1980-1983 gagne à être considéré comme une « parenthèse » plutôt que « l’année 0 » du système politique turc contemporain (Massicard, 2007), sous peine de sous-estimer le poids des expériences de mobilisation sociale, partisane et syndicale préexistantes en termes de mémoire, de ressources et de réseaux. Enfin, les conditions de la politisation des mobilisations collectives ont certainement été affectées par l’évolution rapide et profonde du contexte politique turc et international depuis une dizaine d’années : l’accession au pouvoir en 2002 de l’AKP (le Parti pour la Justice et le Développement, islamo-conservateur), l’ouverture des négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne en 2005, le choix d’Istanbul comme Capitale Européenne de la Culture en 2010 et la venue à Istanbul d’organisations civiles de nombreux pays dans la cadre du Forum Social Européen (FSE) en juillet 2010 ont contribué à diminuer les contraintes ou du moins offrir des opportunités juridiques, discursives et politiques nouvelles aux acteurs des mouvements urbains stambouliotes.

7 Ces modifications récentes du système politique ne suffisent pas néanmoins à expliquer la multiplication et la diversification des mouvements contestataires, l’engagement de nombreux professionnels urbains pour cette cause et une politisation certes partielle et parfois contestée mais pourtant réelle des enjeux de la mobilisation. Les contraintes propres au régime sécuritaire ont en effet été intégrées par les acteurs, dont l’habitus politique a été profondément modifié (Dorronsoro, 2005). De plus, les quartiers de gecekondu continuent à faire l’objet d’un contrôle policier et d’un traitement médiatique particuliers, comme en témoignent les récents articles de presse et reportages télévisés consacrés aux opérations de démolition, aux PTU et aux actions de protestation des habitants. Dans ces conditions, pourquoi les acteurs s’engagent-ils contre la transformation urbaine et comment gèrent-ils les contraintes qui pèsent sur eux ? Dans quelles conditions et selon quelles modalités s’opère le travail de redéfinition du politique et de ses frontières dans ce contexte particulier ?

Clémence Petit

Engagement militant et politisation des mobilisations au sein des oppositions urbaines à Istanbul (Suite en cliquant sur l’image).

Tiré du site ami Laboratoire d’Urbanisme Insurrectionnel.

 

EchoGéo | numéro 16 | 2011

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