Entretien avec Eldridge Cleaver, du Black Panther Party

Eldridge Cleaver occupe quelques pièces au premier étage d’une petite maison blanche au bord de la mer, avec vue sur la baie d’Alger.

On y trouve une population flottante : des Panthères, des amis, des révolutionnaires, noirs et blancs. En Algérie, il est en rapport avec des représentants de mouvements de libération d’Afrique et du monde entier qui se retrouvent là sous le regard amical de ce curieux amalgame qu’est le régime algérien.
Pendant ce temps, en Amérique, les Panthères sont toujours assassinées ou emprisonnées. De plus en plus, elles évoluent vers la gauche, dépassant l’ancien chauvinisme noir. C’est parce que je m’intéressais à cette évolution ― l’internationalisme de plus en plus prononcé des Panthères et leur prise de conscience socialiste ― que j’ai interviewé Cleaver.
Il refuse de s’entretenir avec la C.B.S., la N.B.C. et avec les grandes organisations. Sa femme et ses enfants sont au Danemark. En leur absence il essaie de terminer un livre. C’est un homme de grande valeur qui se révèle ici, et son parti est en train de suivre une évolution idéologique d’une grande importance.

Nous n’avons pas envie de vous présenter comme une personnalité mais pourriez-vous, pour mettre les choses au point, nous décrire votre situation actuelle ?

Quand on parle de ma situation actuelle, on commence par le mot « exil ». Je n’aime pas ce mot parce qu’il est statique. Nous sommes en train de créer ici un centre d’information. Il a pour but de faire connaître notre lutte à l’échelle internationale, de prendre des contacts, de nous faire découvrir nos alliés, de localiser les possibilités de soutien réciproque. C’est une façon de continuer le combat, de poursuivre le travail. Je n’aurais jamais quitté les États-Unis si d’autres n’avaient pas pris cette décision à ma place. A l’époque, nous n’étions pas préparés à mener une action clandestine hasardeuse. Nous nous y préparons maintenant. Mon travail ici me permet d’attendre le moment de mon retour.

Vous vous trouvez en Algérie. Avez-vous choisi l’Algérie ?

Non, pas vraiment. Quand j’ai quitté les États-Unis, j’ai choisi un autre pays qui ne ressemblait en rien à celui que je croyais choisir : j’ai découvert qu’il m’était impossible d’y faire le travail que je m’étais assigné. Ce n’est pas le moment de vous raconter comment je suis arrivé ici ni pourquoi. Ce que je peux dire, c’est que je n’ai découvert l’Algérie telle qu’elle est réellement et les possibilités qu’elle offre, qu’une fois arrivé ici. Je n’ai pas vraiment choisi d’y venir. Très peu de frontières m’étaient ouvertes. Il se trouve que j’ai eu la chance d’aboutir ici.

Quels sont les chefs d’accusation retenus contre vous en Amérique ?

Six accusations d’agression avec intention de donner la mort à un officier de police. On m’accuse également d’avoir manqué à la parole donnée lors d’une libération conditionnelle ; enfin d’avoir fui illégalement pour me soustraire aux poursuites relatives aux autres accusations.

Et quand on vous a confisqué vos livres et vos biens, c’était à la suite d’un autre délit ?

Non, c’est venu d’une décision du Département d’État. On m’a déclaré citoyen cubain. Il existe aux États-Unis une loi portant sur le « commerce avec l’ennemi » ― une loi spécialement votée contre Cuba afin de confisquer les biens de Cubains demeurés fidèles au régime castriste. Il suffit, en vertu de cette loi, qu’on vous déclare citoyen cubain pour que soient confisqués tous les biens que vous possédez aux États-Unis. De plus, on peut poursuivre toute personne qui vous vient en aide. Si, par exemple, quelqu’un vous envoie de l’argent, disons des droits d’auteur, on interprète ça comme une forme de « commerce avec l’ennemi ».

A votre avis, quels ont été, jusqu’ici, les principaux succès remportés par les Panthères Noires ?

Nous avons éveillé la conscience politique de beaucoup de gens. C’est là notre principale réussite, la plus importante. Une fois que les gens sont conscients de leur situation, je doute que le gouvernement puisse leur faire faire marche arrière. Les Panthères Noires ont réussi également à dissiper le sentiment qu’avaient les révolutionnaires noirs et les révolutionnaires blancs d’être étrangers les uns aux autres. Lorsque nous avons fondé notre parti, il y avait entre eux une sorte de gouffre ― c’était l’héritage laissé par le S.N.C.C. , le Pouvoir Noir et Stokeley Carmichael.

Ainsi, vous avez aidé les Noirs américains à prendre politiquement conscience de leur situation, et vous vous êtes alignés sur, ou vous avez conclu des alliances avec, le Mouvement pour la paix et la liberté et autres mouvements blancs. Mais, autant que je sache, vous n’avez jamais fait appel à la classe ouvrière américaine elle-même. Quel est, à votre avis, le rôle politique de cette classe ?

Notre parti, voyez-vous est issu en grande partie du lumpen-prolétariat. Nous appartenons à la classe ouvrière ― ou plutôt beaucoup de nos membres en sont issus ― mais nous devons distinguer ceux qui travaillent de ceux qui ne travaillent pas. Il y a un grand nombre de chômeurs aux États-Unis.
Tout d’abord le peuple américain est très corrompu, il est profondément imbu d’individualisme, de cette philosophie cupide qui veut que les loups s’entre-dévorent. Ils se foutent pas mal des autres et du voisin, du moins tant que l’État leur procure du travail, tant qu’il arrive à soutenir l’économie en fabriquant des matériels de guerre ; tant que les gens recevront leur feuille de paie, on ne pourra pratiquement rien faire avec eux.
Nous connaissons la théorie selon laquelle la classe ouvrière est la clé de voûte du processus révolutionnaire, mais il faut bien voir la situation telle qu’elle est. L’important, aujourd’hui, est d’organiser ceux qui sont objectivement organisables. Et après ça nous pourrons entamer le morceau le plus résistant. Pour l’instant, j’ai le sentiment ― qui est aussi celui de notre parti ― qu’il faut faire des travaux d’approche auprès de la classe ouvrière en tant que catégorie ; mais nous ne pensons pas qu’elle soit prête à nous rencontrer.

Donc, quand vous parlez d’« impérialisme intérieur », de « colonie noire » et de « libération de la colonie », vous vous situez en dehors du schéma marxiste de la lutte des classes ?

Ce que je dis est tout à fait compatible avec l’analyse marxiste, il me semble. A ceci près que nous sommes obligés d’appliquer les principes universels du marxisme à notre situation spécifique, ce qui n’a encore jamais été fait. Il ne suffit pas d’adopter en bloc la théorie marxiste. Ce ne serait pas fonctionnel.
De là vient l’échec diabolique du parti communiste américain, qui se refuse à examiner la situation réelle et se contente de parler de la classe ouvrière, d’affirmer que les Noirs sont membres de cette classe, un point c’est tout. Il n’affronte pas les problèmes ethniques existants.
Aux États-Unis, la lutte de classe est dissimulée par la lutte ethnique. Si cette dernière semble l’emporter, c’est parce que les gens sont manipulés par l’État et la classe dirigeante, qui maintiennent l’acuité des contradictions ethniques en jouant sur la corde raciste, en s’appuyant sur toute l’histoire raciste.
C’est pourquoi on en est venu à considérer la lutte des Noirs américains comme une lutte de races et non pas une lutte de classes. Nous savons bien que la lutte des classes est décisive, mais on ne peut pas négliger le facteur ethnique. Sinon, on va droit à la catastrophe.

Eldridge Cleaver
Entretien avec John Mc Grath (traduction Anne Guérin)
Février 1970

La suite est en lien sur le site ami Laboratoire d’Urbanisme Insurrectionnel.

Cet article, publié dans Ils ou elles l'ont dit..., est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Entretien avec Eldridge Cleaver, du Black Panther Party

  1. SLP dit :

    Il a tout de même très mal tourné, Cleaver.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s