La Prima Linea

Le film italien La Prima Linea (La Première Ligne, Renato De Maria, 2004) fait partie de ces films récents s’intéressant à la gauche révolutionnaire des années 60-80, et qui oscillent généralement entre héroïsme romantique à base de beaux gauchistes en blouson de cuir et condamnation de la « violence aveugle » (Carlos, la Bande à Baader, l’Argentin…).

Autant le dire tout de suite, la Prima Linea n’y échappe pas.

Il y a pourtant les éléments d’un bon film, puisque l’histoire est plus ou moins celle du livre autobiographique Miccia Corta racontant la vie de Sergio Segio. L’intérêt majeur du film pour nous est de voir comment se met en place la condamnation politiquement très habile de la violence révolutionnaire, et plus généralement de toute la période dite des « années de plomb » en Italie. Pour cela La prima Linea est un cas d’école.

Replaçons rapidement l’histoire dans son contexte: Prima Linea est le nom d’un groupe politique italien marxiste-léniniste fondé en 1976, issu de l’organisation Lotta Continua et plus généralement du puissant mouvement ouvrier et étudiant des années 70. Contrairement à la France où la situation après mai 68 n’a jamais débouché sur la lutte armée (les groupes communistes les plus avancés ayant jugé que ce serait une erreur stratégique), en Italie la lutte des classes extrêmement violente a vu apparaitre des groupes armés jugeant que la classe ouvrière, jointe au mouvement étudiant, était en position de passer à la guerre populaire et de bousculer les partis parlementaires. Le niveau idéologique était très haut avec notamment le concept de « l’autonomie ouvrière » et une bonne compréhension du marxisme; le prolétariat tout comme la jeunesse étaient très politisés, prêts à l’affrontement, endurcis par une longue lutte sociale menée depuis la chute du fascisme. En face, l’état était plus que jamais répressif contre les « gauchistes » et laissait les fascistes pratiquer leur violence aveugle . Bref, l’explosion était prévisible.

Le film suit donc le parcours de Sergio, membre du deuxième groupe communiste révolutionnaire en nombre après les Brigades Rouges, qui raconte sa vie face à une caméra après son arrestation (qu’il n’a manifestement pas cherché à éviter). Il explique assez brièvement les raisons de son engagement; la majeure partie du film est consacrée à l’évocation des actions de la cellule de Sergio et à sa vie personnelle, sa relation avec sa famille, sa compagne Susanna, etc.

L’idée motrice qui est répétée en boucle par un Sergio inexpressif au possible (on se demande parfois si il est vraiment conscient) peut être résumée ainsi: « on avait raison de s’engager vu les circonstances mais la violence était une erreur ». On montre les militants comme des êtres isolés, coupés de leur famille (à cause de la clandestinité) , incapables de s’occuper d’un enfant ou d’avoir des relations sociales normales hors de leur milieu. La première attaque meurtrière est montrée comme le point de rupture après lequel les ouvriers ne soutiennent plus le groupe (du moins, le père de Sergio). Groupe qui d’ailleurs semble constitué d’une dizaine de personnes tout au plus.

Il y a donc une opposition principale entre le début du film avec ses manifestations de masse, et le quasi huit clos de la suite. Sergio explique qu’ils s’étaient trompés, qu’il n’était pas « bien » de lutter comme les frères de Palestine, que leurs idées étaient condamnées d’avance, etc. Il est d’ailleurs tenté de quitter l’organisation, s’engueule avec ses amis d’enfance, ne semble rien contrôler et est lancé dans une fuite en avant dramatique dont on connait déjà la fin. Le discours politique est quasi-inexistant (pourquoi se battent ils? D’où viennent ils? Contre qui? Comment?) au profit de la tragédie théâtrale, avec son héros romantique épris d’un amour impossible et sa violence montrée comme incompréhensible (le film évite de montrer les attaques fascistes, les interrogatoires, le mouvement social confronté à la répression, bref ce qui a mené à la violence).

C’est une critique du terrorisme intéressante car une critique « de gauche » (le film a fait bondir beaucoup de gens en Italie le jugeant trop complaisant),  où la leçon est faite par des militants à d’autres militants. Mais c’est une critique moraliste: la nature de l’action armée ou de l’engagement politique n’est pas analysée.

Le terme de terrorisme est lui même tabou. Alors que les personnes visées par Prima Linea ont été presque exclusivement des policiers, des patrons et des magistrats, donc des personnes bien spécifiques par leur rôle dans le système. Mais il faut à tout prix qu’on puisse comparer ces attaques ciblées contre la machine d’état à la violence aveugle des fascistes (gare de Bologne, en 1980: 85 morts) ou pourquoi pas des réactionnaires talibans… Sans quoi, tout le propos s’effondre.

Un film intéressant donc, car il illustre parfaitement le constat selon lequel la culture au pouvoir est toujours celle de la classe dominante, que ce soit dans la propagande la plus éhontée de la droite ou dans les critiques moralistes/humanistes de la gauche parlementaire.

D.

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2 commentaires pour La Prima Linea

  1. Spike dit :

    J’aimerais savoir où je peux trouver ce film? Existe en français ou VOSTFR? Merci.

    • feudeprairie dit :

      Salut Spike, ce film existe en effet en français et en VOSTFR, comme il est relativement récent tu devrais le trouver sans trop de problème en streaming ou autre sur internet. Tu peux aussi l’acheter en magasin spécialisé (ou peut être à la FNAC).

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