1903 – 2011 : de Rosa Luxemburg à Alain Badiou, où en est le marxisme ? (2/2)

Rosa Luxemburg pose alors la question de savoir si, au moment où elle écrit « Arrêts et progrès du marxisme » (1903), la théorie économique marxiste est dépassée ou non (sachant que la théorie politique marxiste, quant à elle, est « indépassable », au sens où elle suit l’adage protestant « semper reformanda », c’est-à-dire qu’elle est intrinsèquement multiple et en constante adaptation). La réponse de la militante allemande est sans équivoque : « Nous n’avons pas « dépassé » Marx au cours de notre lutte pratique ; au contraire, Marx, dans ses créations scientifiques, nous a dépassés en tant que parti de combat. » Cela veut dire deux choses : premièrement, que la situation économique de l’Allemagne en 1903 n’a pas atteint un stade de développement du capitalisme suffisamment avancé pour que son histoire puisse entrer dans la période révolutionnaire, qui correspond à l’auto-dépassement du capitalisme par lui-même (lorsque l’antagonisme entre la classe possédante et la classe des producteurs est à son comble, c’est-à-dire lorsque les prolétaires n’ont plus rien que leur force de travail et que les bourgeois ont tout le fruit de la production). Deuxièmement, la théorie marxiste n’a pas encore pu être appropriée intégralement par la classe ouvrière : en effet, tant que l’antagonisme de classe subsiste, la culture dominante est la culture développée par la classe dominante, et la classe ouvrière dominée n’a pas de culture propre. Lorsque la classe ouvrière s’organise et devient consciente, elle produit sa propre culture et s’approprie l’œuvre des théoriciens socialistes. Rosa Luxemburg écrit : « La classe ouvrière ne pourra créer son art et sa science à elle qu’après s’être complètement affranchie de sa situation de classe actuelle. » Tant que le prolétariat allemand n’est pas complètement constitué et conscient, l’œuvre de Marx lui reste en partie extérieure, elle ne peut pas être entièrement comprise et appliquée. C’est encore un point que l’on trouve chez Marx lui-même : la construction et l’appropriation des productions intellectuelles suivent la construction et l’appropriation des forces économiques et sociales.

De là la belle formule de Luxemburg : « Seule la classe ouvrière, en se libérant des conditions actuelles d’existence, socialisera, avec tous les autres moyens de production, la méthode de recherche de Marx, afin de lui donner son plein usage, son plein rendement pour le bien de toute l’humanité. » Socialiser l’œuvre de Marx : voilà l’un des buts que doit se fixer tout révolutionnaire marxiste, dans toute société où la culture dominante est la culture bourgeoise. La question qui se pose maintenant, est de savoir dans quelle mesure le jugement de Rosa Luxemburg est valable pour notre temps, un siècle environ après son article. Nous ne pouvons refaire ici l’histoire intellectuelle du marxisme pendant un siècle ; encore moins l’histoire des régimes socialistes qui ont existé à travers le monde. Le champ des théories socialistes, pas seulement marxistes, s’est extrêmement diversifié ; chaque théoricien et chaque expérience politique ont apporté leur pierre à l’histoire du marxisme. Nous pouvons cependant noter que le capitalisme est encore le mode d’organisation dominant de l’économie, même s’il a pris une forme à la fois plus globalisée et plus diffuse qu’au temps de Marx.

Il est difficile de déterminer si la théorie économique du Capital est réfutée ; certains points comme la baisse tendancielle du taux profit semblent devoir être abandonnés. Depuis une vingtaine d’années, le débat sur l’actualité des thèses de Marx a explosé et l’on trouve des thèses très diverses : les plus extrêmes consistent à dire, d’une part, que le vingtième siècle a tronqué et trahi les thèses de Marx, au profit d’un obscurantisme totalitaire (ce que soutient par exemple Maximilien Rubel), d’autre part et à l’opposé, qu’il n’y a rien à changer aux thèses de Marx et que le marxisme se réduit à une histoire linéaire et monolithique (ce que soutiennent par exemple certains tenants du stalinisme). Si l’on en croit Alain Badiou, à l’origine d’une conférence très médiatisée intitulée « L’Idée du communisme » à Londres en 2009, le marxisme lui-même n’est qu’un avatar historique du « communisme », lequel peut s’appliquer partout et toujours, simplement sous des formes différentes. En ce sens, le marxisme n’est sans doute pas la forme définitive du communisme ; reste que de nos jours, l’actualité des luttes comme celles qui sont menées en Inde, la forme libérale et globale du capitalisme, et l’hégémonie de la culture bourgeoise tendent à montrer qu’à la fois l’économie et la politique marxistes peuvent toujours s’appliquer, et que la classe ouvrière ne dispose pas encore de façon intégrale de sa production intellectuelle, nonobstant quelques percées ici et là.

F. T.

Bibliographie pour creuser le sujet :

-Alain Badiou, L’hypothèse communiste, Lignes, 2009

-Rosa Luxemburg, « Arrêts et progrès du marxisme », 1903

-Karl Marx, L’idéologie allemande, 1845-1846

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