Georges Orwell, un intellectuel contre-révolutionnaire ?

Orwell, la coqueluche de tous les mouvements politiques. Les fascistes l’invoquent pour critiquer la « bien-pensance gauchiste ». Les gauchistes s’en réclament pour sa critique des sociétés sécuritaires et inégalitaires. Les républicains s’en servent pour dénoncer les « extrémismes » et autres « utopies » dangereuses. Il est grand temps de se pencher de plus près sur la pensée de l’auteur, au lieu de se contenter de citer 1984 dans les salons bobos, afin de faire le tri dans ce chaos d’opportunisme et de récupération. Non, je ne me réclame pas d’Orwell, malgré mon engagement anticapitaliste et antiétatique. Et j’ai de bonnes raisons pour cela.

Mon analyse s’appuiera essentiellement sur La Ferme des animaux. C’est un livre qui développe une théorie politique précise sous la forme d’une fable imaginaire, ainsi qu’une vision de l’histoire : il raconte de manière voilée les événements de la Russie de 1917 et après, sans respecter la chronologie cependant. Notre thèse est la suivante : La Ferme des animaux est un livre contre-révolutionnaire de façon générale, ce n’est pas seulement une condamnation d’Octobre Rouge. Cette fable est un pamphlet contre l’idée de révolution elle-même, et lui oppose un conservatisme libéral bon teint, qui, sous couvert de bonne conscience anti-utopique, légitime idéologiquement la répression des mouvements révolutionnaires progressistes. Ce n’est donc pas étonnant que les sociaux-démocrates, les conservateurs, les fascistes et les gauchistes casseurs de grève font d’Orwell une de leurs idoles.

Il y a trois arguments principaux sur la Ferme des animaux qui nous conduisent à notre thèse.

1. Une téléologie sans faille est mise en œuvre dans cette fable. La mise en place du régime « totalitaire » a été causée par la révolution, révolution elle-même causée par le discours de Sage l’Ancien. Ces faits fictifs transposés en termes historiques signalent que Marx-Lénine doit nécessairement aboutir à Octobre Rouge, et qu’Octobre Rouge doit nécessairement aboutir à Staline. Orwell soutient donc une condamnation claire de toute velléité révolutionnaire et/ou utopique, au profit d’un socialisme sans doute « réformiste », à l’anglaise. Sur ce point comme sur d’autres, la Ferme des animaux semble être l’expression littéraire de la philosophie de Karl Popper dans La société ouverte et ses ennemis (ouvrage écrit en même temps que l’ouvrage d’Orwell), et le corrélat de la politique de la Société du Mont-Pèlerin, c’est-à-dire du social-libéralisme.

1.1 Cependant, Orwell montre avec le personnage Snowball/Trotsky qu’une autre voie que celle de Napoleon/Staline était possible. De deux choses l’une : soit Orwell n’a pas compris le trotskysme, qu’il a pourtant fréquenté au POUM, en l’idéalisant et en le victimisant ; soit il considère que Trotsky et Staline, c’est la même chose, et dans ce cas on revient au point précédent. Par ailleurs, il est significatif que dans le dossier consacré à l’interprétation de l’œuvre et à la vie d’Orwell (édition Folioplus classiques), il est dit que Orwell a fréquenté les anarchistes et les trotskystes au POUM, mais dans la dernière occurrence, seuls les anarchistes sont mentionnés. Oubli inconscient ou volontaire des trotskystes par le commentateur ?

2. Orwell présente la nomenklatura comme une caste privilégiée qui confisque les acquis de la révolution, dans son intérêt privé et personnel. Orwell se place ainsi en défenseur de la théorie libérale-conservatrice (exprimée par exemple par Karl Popper ou Friedrich Hayek) qui veut que la tyrannie soit le gouvernement de l’intérêt privé, tandis que le gouvernement juste est celui qui agit dans l’intérêt général (que cet intérêt soit celui des masses, comme dans le cas du socialisme réformiste du type de la social-démocratie allemande de Gotha, ou celui de l’élite, comme dans le cas des néoconservateurs). On voit ici qu’Orwell ne comprend manifestement pas la spécificité du « totalitarisme » comme phénomène radicalement nouveau. Pourtant, Orwell effleure la définition d’Hannah Arendt du totalitarisme lorsqu’il met en exergue les mensonges idéologiques à but propagandiste. Seulement, la radicale nouveauté du totalitarisme, en contraste avec l’ancienne tyrannie, est justement que le totalitarisme n’agit pas dans l’intérêt privé, mais au contraire dans un intérêt déclaré « supérieur », comme celui de la race ou de la classe. Et c’est évidemment le cas dans le stalinisme historique : le régime stalinien ne gouvernait pas pour l’intérêt privé des dirigeants, sinon il n’y aurait pas eu la Grande Terreur de 1937, qui visait autant la nomenklatura que les masses. De même et comme le montre Hannah Arendt, le mensonge dans le totalitarisme est un mensonge systématisé au point que les instigateurs du mensonge finissent eux-mêmes par ne plus posséder et croire en la vérité, contrairement là encore à la tyrannie classique de type « machiavélique ».

3. Orwell évoque une position « naturaliste » dans La Ferme des animaux. Les cochons sont les plus intelligents, donc ce sont eux qui prennent le pouvoir et qui instaurent le régime « totalitaire » opprimant le peuple. Or les autres animaux, bien moins intelligents que les cochons, ne vont se révolter à aucun moment. Il se produit seulement quelques protestations ça et là. Il y a donc la masse inférieure incapable de comprendre ce que font les dirigeants, et les dirigeants super-intelligents qui ne soulèvent aucune opposition. Orwell sur ce point et contrairement à sa méthode, lit bien mal l’histoire : les oppositions en U.R.S.S. ont été nombreuses. Certes, nous pouvons supposer qu’Orwell force le pessimisme pour adresser un message aux masses et leur dire de ne pas s’endormir et de se révolter. Sorte de littérature cynique… Nous pouvons toutefois laisser ici à Orwell le bénéfice de l’équivoque.

Orwell a tout du libéral bon teint de tradition anglo-saxonne, refusant toute violence, considérant que chacun agit selon son intérêt privé, défendant la bonne vieille liberté d’expression libérale, dénonçant le révolutionnarisme comme totalitaire. C’est ce qui ressort également de sa préface à la Ferme des animaux. Son « socialisme » n’est basé que sur des sentiments éprouvés à la vue des opprimés, nullement sur des raisons idéologiques (et je le cite quasiment textuellement). Le doux sentiment personnel (n’en faisons pas non plus un romantique) comme source de la morale, n’est-ce pas une idée dans la continuité de la philosophie sociale-libérale de David Hume ou de John Stuart Mill, plutôt que de Karl Marx ?

La Ferme des animaux fait partie de ce que Slavoj Žižek appelle les « antioxydants idéologiques » ; elle réduit toute révolution, toute velléité utopique, toute volonté de changement radical à un « totalitarisme ». Au contraire, Orwell réhabilite une politique de la finitude et de la contingence, une politique essentiellement pessimiste qui fait le lit de la réaction et du capitalo-parlementarisme.

FT

Bibliographie :

-Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme (3 t.)

-Karl Marx, Critique du programme de Gotha

-Georges Orwell, La Ferme des animaux

-Karl Popper, La société ouverte et ses ennemis (2 t.)

Slavoj Žižek, Vous avez dit totalitarisme ?

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Un commentaire pour Georges Orwell, un intellectuel contre-révolutionnaire ?

  1. zorro dit :

    http://www.catallaxia.org/wiki/George_Orwell:Pr%C3%A9face_in%C3%A9dite_%C3%A0_Animal_Farm

    peut-être que lire la préface du livre vous aurez aidé faire une meilleur lecture du positionnement de Orwell.

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