L’opium des peuples (partie 1)

L’OPIUM DU PEUPLE

La lutte contre la religion est donc par ricochet la lutte contre ce monde, dont la religion est l’arôme spirituel.

(Karl MARX, Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel)

Introduction : mathématique de l’opium

La drogue apparaît chez Marx à un lieu assez inattendu de son œuvre : en 1843, dans l’introduction à la Contribution à une critique de la philosophie du droit de Hegel. L’occurrence a pris une dimension universelle : « la religion est l’opium du peuple », phrase maintes fois citée, martelée, et aussi souvent parodiée ou détournée, par exemple dans la phrase « le marxisme est l’opium des intellectuels » (Raymond Aron, L’opium des intellectuels). Le détournement était facile, vu que la phrase apparaît de manière essentiellement littéraire et polémique, apparemment sans fond conceptuel réel, et vu que le marxisme a pu se transformer en « idéologie », prenant éventuellement la place traditionnelle d’une religion. L’expression est d’ailleurs, semble-t-il, tirée d’un poème de Heinrich Heine, ce qui atteste de son caractère métaphorique.

Si le terme d’« opium » persiste dans la phrase originale comme dans sa parodie, c’est parce que la drogue joue ici le rôle de « coefficient de proportionnalité ». La phrase « la religion est l’opium du peuple » prend la forme d’une fonction mathématique : f(x) = ax, où a = opium, x est la variable, chez Marx le peuple, chez Aron les intellectuels, et où f(x) est donc soit la religion (si l’on a « opium » multiplié par « le peuple »), soit le marxisme (si l’on a « opium » multiplié par « les intellectuels »). En d’autres termes, ce qui a pour fonction d’endormir le peuple, c’est la religion ; et ce qui a pour fonction d’endormir les intellectuels, c’est le marxisme, étant entendu que l’opium est considéré ici dans sa fonction soporifique.

Partant, la parodie d’Aron met l’accent sur la variable : ce qui devient important, c’est ce qui endort, et ce qu’il endort, et non plus le facteur soporifique lui-même. Aron banalise la notion d’« opium ». Il lance la polémique et l’interrogation sur ce qui endort, la religion ou le marxisme, et leur cible, le peuple ou les intellectuels. À la limite, si l’on dépouillait la phrase d’Aron de sa reprise littérale de l’expression de Marx, on aurait la phrase « le marxisme est la religion des intellectuels », et sa réciproque, « la religion est le marxisme du peuple », ce qui retourne efficacement la phrase d’origine et acquiert une consonance nietzschéenne, mettant sur le même plan « révolte plébéienne » des socialistes et « haine du monde terrestre » des fidèles, comme deux façons de tromper et d’endormir l’esprit critique par de belles illusions utopiques.

La senteur de la métaphore

Seulement voilà : par-delà la lecture que fait Aron du topos marxiste, nous pouvons relire la phrase et insister sur la notion d’« opium », relativisée au cours de la polémique. Cela nous permettra du même coup de montrer qu’il y a une dissymétrie entre la « révolte » sociale et le « sommeil » religieux, rendant impossible l’inversion de la phrase que propose Aron. En fait, l’opium pourrait bien n’être pas un coefficient de proportionnalité, c’est-à-dire n’être pas seulement formel mais avoir un lien essentiel à la religion. Cela apparaît assez clairement si nous lisons le paragraphe entier et non juste la phrase :

La misère religieuse est tout à la fois l’expression de la misère réelle et la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée, l’âme d’un monde sans cœur, de même qu’elle est l’esprit d’un état de choses où il n’est point d’esprit. Elle est l’opium du peuple.

Le fait d’identifier métaphoriquement la religion à l’opium nous conduit à nous interroger sur la nature du pouvoir de la religion. Traditionnellement, la religion pouvait être vue comme une juridiction sur les âmes, qui constitue ainsi chaque homme en sujet de droit responsable devant autrui et devant Dieu. Théoriquement, le pouvoir religieux pouvait s’exercer au moyen de la persuasion, de la force du dogme et de l’argumentation théologique. Institutionnellement, il pouvait s’exercer en mimant au « ciel » les pouvoirs terrestres : l’excommunication étant comme une « mort spirituelle », c’est-à-dire l’exclusion d’une âme de la communauté des croyants : peine qui pouvait avoir pour corollaire la mort physique, comme dans le cas de l’institution inquisitoriale qui était liée au « bras séculier ». Défini de cette manière, le pouvoir religieux correspond pleinement au fonctionnement du pouvoir en général dans l’épistémè ancienne, décrit par Michel Foucault dans La volonté de savoir comme le fait de « laisser vivre » ou de « faire mourir » les individus. Le symbole du pouvoir, c’est le glaive, terrestre ou divin : s’il s’abat, il fait mourir, s’il est retenu, il laisse vivre.

La métaphore de l’opium révèle cependant une nouvelle structure du pouvoir religieux, insoupçonnée dans l’épistémè ancienne : sa structure de biopouvoir, c’est-à-dire de pouvoir s’exerçant non plus directement sur l’« âme » rationnelle et responsable, mais sur le corps, de façon oblique et indirecte. La métaphore nous donne à sentir l’« arôme spirituel » de la religion : la question est de savoir si cet arôme n’est qu’une image littéraire destinée à la polémique antireligieuse, ou s’il exprime quelque chose de plus profond, comme la quasi corporéité de l’influence religieuse sur les individus.

La pharmacologie de la religion

La religion a partie liée avec la « misère réelle ». Il ne s’agit donc pas seulement d’une misère « spirituelle », « intellectuelle » ou « idéologique » : la misère réelle chez Marx, c’est la pauvreté, la difficulté à subvenir aux besoins fondamentaux comme se nourrir, se loger et se vêtir. Il n’y a là aucune mystification ou grandiloquence : la misère, c’est la misère matérielle et quotidienne. Le fait de rattacher la religion à la misère est surprenant et apporte sa forte charge critique : la religion est ambivalente. Contrairement à ce qu’affirmaient les Jeunes hégéliens comme Max Stirner, la religion n’est pas qu’une illusion : elle naît de la misère réelle. Si cette misère est effective, impossible à nier ou à réduire, alors tout ce qu’elle produit est effectif et réel, y compris la religion. Cela ne veut pas dire pour autant que la religion est « vraie » en tant que telle : la religion est réelle en tant qu’elle ne peut exister que dans un monde d’exploitation sociale et économique. L’autre face de la religion, c’est sa « vertu dormitive », que Marx métaphorise à partir de l’opium : la religion est comme un « baume » qui atténue ou efface les douleurs de la misère, sans la supprimer. Comme l’opium, la religion a des effets réels, et comme lui, ses effets réels sont de masquer les douleurs, de faire comme si elles n’existaient pas, provisoirement. De fait, la religion ne supprime pas l’exploitation économique. On pourrait dire que la religion « illusionne réellement » ou « réalise l’illusion ». Son rôle est donc, en imposant ce que Freud appelle dans L’avenir d’une illusion une « confusion hallucinatoire bienheureuse », de faire oublier à celui qui souffre de la misère sa condition douloureuse, qui se traduit pratiquement par la faim et le froid, phénomènes corporels on ne peut plus concrets et quotidiens. Tout ce qui a trait à l’au-delà relève de cette hallucination : les anges, le paradis, le sort des bienheureux après la mort. Le bonheur imaginaire dans l’au-delà sert à « faire passer la pilule » du malheur dans l’ici-bas. C’est en cela que la religion n’est pas une pure illusion : elle substitue une réalité « hallucinatoire » à la réalité matérielle concrète ; elle n’est pas une pure irréalité, parce qu’elle a des effets réels, comparables à ceux d’une drogue.

C’est pour cette raison que tenter de nier et de détruire la religion en tant que telle, à la manière de Stirner, est inutile et voué à l’échec : ce serait se battre contre les produits d’une hallucination ; une fois ces produits dissipés, la misère sociale existe encore et toujours, et elle recrée ces hallucinations. La lutte véritable et efficace doit être la lutte contre le monde économique qui produit la religion, et non contre les seuls produits de la religion. Le miséreux a besoin de religion pour calmer ses douleurs : sans la religion, et plus largement sans l’idéologie, la révolution aurait déjà eu lieu, puisque c’est l’idéologie qui empêche le prolétaire exploité de prendre conscience de ses chaînes et de se révolter. En attendant la prise de conscience, le prolétaire s’enterre dans des espoirs religieux et idéologiques. Finalement, Marx aurait pu donner un autre titre à L’idéologie allemande, et nommer son texte (inédit de son vivant) La pharmacologie allemande.

F.T.

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