
Voici un article de la très bonne revue politique Article 11, qui décrit la situation dans le sud de la péninsule italienne, avec des classes populaires prises entre un État incapable et corrompu, et une mafia toujours bien présente.
La route est bordée d’oliviers, d’orangers et de fenouil sauvage. Un superbe paysage de campagne calabraise gorgé de soleil, à peine scarifié par quelques lointaines éoliennes. Peu avant d’arriver, Silvio – un ami d’origine sicilienne – prévient : « À partir de maintenant, tout ce que vous voyez est contrôlé par la mafia. » Sous les oliviers, le fumier.
La route mène au centre de rétention local, qui a été bloqué un temps en 2010 lors de la révolte des travailleurs immigrés de Rosarno – ville située à une centaine de kilomètres de là1. Aux abords, les migrants se font plus nombreux. Des hommes, jeunes pour la plupart, qui marchent le long de la route. Ils n’ont pas accès aux transports locaux – tous privatisés. Une banale manifestation de racisme ordinaire, d’après nos compagnons italiens. Comble de l’hypocrisie, ce sont ces migrants privés de droits et surexploités qui maintiennent à flot l’agriculture intensive du coin.
Un aéroport fait face au centre – « pratique » pour les expulsions… Umberto, la quarantaine, attend dans le café qui le jouxte. Les présentations faites, il raconte. Dans la région, il est le seul employé de Libera Terra. L’organisation fait partie du réseau Libera, qui regroupe plus de 1 200 associations ou collectifs italiens luttant contre la mafia de diverses manières. Libera Terra se consacre à la gestion des terres confisquées à la mafia. Six coopératives ont déjà vu le jour, et la septième s’organise progressivement, sur les 100 hectares de terres que l’association vient de récupérer dans les environs.
Le projet va à contre-pied des pratiques agricoles de la région. Il s’agit de proposer une production bio basée sur des circuits courts, afin de garder la main sur la transformation et – à terme – la commercialisation sous un label éthique. Le contexte s’y prête : jusqu’ici, il n’existait pas de production agricole pour le marché local dans la région, les camions de l’agro-industrie faisant des aller-retours à Naples. D’autres producteurs pourront ensuite rejoindre le projet s’ils respectent le cahier des charges de l’association : agriculture bio et pas de contrôle mafieux. Pour l’instant, les réactions de la population locale balancent entre rejet apeuré et attentisme dubitatif.
La Pieuvre
« Avant, dans le sud de l’Italie, on disait qu’il n’y avait pas de mafia. Maintenant, tout le monde prétend qu’elle est morte », remarque Silvio, dubitatif. À ses yeux, toutes les activités économiques alentour (agriculture, tourisme, bâtiment…) sont contrôlées plus ou moins directement par la mafia locale, la ’Ndrangheta. Et de montrer du doigt ce petit village Potemkine scintillant, non loin, dans le soleil rosé de la fin d’après-midi. Toutes les activités de cette station balnéaire sont entre les mains du clan mafieux local, la famille Arena. Les touristes l’engraissent sans avoir la moindre idée de l’envers du décor – ou sans vouloir y prêter attention.
Jusque dans les années 1980, la ’Ndrangheta, branche mafieuse d’origine rurale, s’était spécialisée dans les enlèvements. L’organisation tirerait désormais les deux tiers de ses revenus du trafic de cocaïne, en association avec des cartels mexicains et colombiens. Depuis l’affaiblissement de la Cosa Nostra sicilienne, la ’Ndrangheta est considérée comme l’organisation criminelle la plus prospère de la péninsule, avec un « chiffre d’affaire » estimé à 44 milliards de dollars en 20082. Soit plus ou moins le PIB de la Slovénie. Discrète, elle a su diversifier ses activités, plaçant ses billes dans des entreprises, s’adonnant au blanchiment d’argent, au trafic d’armes ou de déchets toxiques.
Plus loin s’étend un champ couvert d’éoliennes. D’après Umberto et Silvio, leurs pales seraient au centre d’un gigantesque scandale de détournement de fonds de l’Union européenne, de l’ordre de plusieurs centaines de millions d’euros. De fait, les énergies renouvelables sont un investissement logique pour toute organisation disposant de quelques fonds, particulièrement en Italie – troisième acteur européen en matière d’énergie éolienne. Une grande opération de “nettoyage”, opportunément nommée “Autant en emporte le vent”, a d’ailleurs eu lieu en Sicile, mettant à jour de complexes montages financiers autour de la construction de parcs éoliens. Détourner les grasses subventions de l’UE s’avère rentable.
Revue Article 11 – Numéro 10
Émeute
"Si l’émeute s’étend – C’est rien c’est rien
Et si c’est inquiétant – Ça va pas bien loin
Si tout est fermé et les rues et les voitures enflammées
Et que ta citoyenneté on en a rien à glander
Les gens des hall me comprennent, ceux d’en haut disent que je gêne
Ils disent qu’y a trop de haine qui coule dans mes veines
Un peuple héroïque face à un pouvoir égoïste
Un coup de gueule des sous classes de la République
C’est un champ de bataille sur les Champs Élysées…"
Passi – Émeutes
Dans une société en pleine décomposition, alors que les élites perdent l’initiative et n’ont plus rien à proposer, chaque jour amène de nouveaux scandales, et de nouvelles opportunités. L’actualité nourrit donc la réflexion pour préparer le futur et vérifier ou améliorer nos théories.
Et actuellement, les médias et le gouvernement se scandalisent des émeutes ayant eu lieu sur le Trocadéro à Paris. Plusieurs policiers blessés, une cérémonie retardée, des CRS débordés, des vitrines brisées… C’est le drame national et tout le monde tombe sur les "ultras", ou plus généralement les supporters, coupables tout désignés. Certains pseudo-médias progressistes hurlent avec les loups contre cette horde de sous-prolétaires dévastant tout, parfaite antithèse de la culture bourgeoise représentée par Paris. Et on fait parler les commentateurs de foot, les experts, les élus, de la gauche à la droite, sur toutes les chaines et sites, les blogs et les journaux… Le grand spectacle de l’emballement se répète et personne ne semble lasser. Il faut dire que comme à chaque fois, on met le paquet en augmentant d’un cran. "C’est inacceptable", il faut vite des propositions de loi répressives, des termes choc, de la "tolérance zéro" ou des "dénonciations claires" … Bref, au delà des étiquettes la bourgeoisie cherche l’union sacrée. L’heure est grave, les barbares sont aux portes de la cité!
Et puis, il y a les autres. Ceux qui s’intéressent plus à l’avis des concernés, et donc à la vie des classes populaires, parce qu’ils vivent dedans et n’arrivent pas à s’indigner à chaque vitrine brisée. Pas ou peu de médias pour eux. Il faut dire qu’ils sont peut être légitimes mais pas bankables: ils ne montrent pas patte blanche, refusant de défendre la sacro-sainte république en danger et sa culture bourgeoise. Et puis, viennent les questions: n’y a-t-il pas une culture de masse qu’on impose aux classes populaires à travers la téléréalité, le business du sport, les artistes subventionnés, les plateaux télés ou les personnalités des politiques? Cette culture, ne met elle pas en avant la défonce, la gagne, le fait d’être un "winner", le culte de la réussite par la thune et les sapes? Et en vendant ces attitudes de sous-Tony Montana, ces rêves dorés, ne crée elle pas mécaniquement une immense frustration? Si on rajoute à ça le tribalisme chauvin lié au foot (mais pas que), venté comme vertu…
En bref: quand on maintient des franges énormes de la population, issues du prolétariat ou du sous-prolétariat, dans la misère économique et culturelle, il faut s’attendre à un retour de bâton, un jour ou l’autre. Pas la peine de pleurer ou de s’indigner avec hypocrisie. Tous ces gens relégués en périphérie de la métropole, du grand centre impérialiste flambant, lui vouent bien sûr une haine tenace. Après, le foot n’est qu’un prétexte à la fête… ou à la révolte. Et il faut être bien idiot pour s’arrêter à la valeur obscurantiste ou moderniste des Qataris, ou aux délires des commentateurs. Les "ultras" les haïssent tous, d’ailleurs. Le camp du peuple, c’est celui des émeutiers, avec ses bons et ses mauvais côtés, et notamment ses limites évidentes, sa spontanéité, sa spécialisation, sa violence souvent aveugle (enfin bon, les uniformes et les magasins de luxe, on ne les pleurera pas).
Mais l’émeute finit à un moment et la rage retombe. C’est naturel et cela ne sert à rien de fantasmer une généralisation de ces moments. Ils l’amènent aucun changement social, seulement de la répression. Par contre, pendant quelques minutes ou quelques heures, ceux et celles qui n’ont rien et qui se sentent nombreux prennent un peu le contrôle de leurs vies en se heurtant aux limites des "libertés publiques" (exemple, se confronter aux forces de répression, se faire insulter, matraquer, gazer, tabasser, puis condamner pour "outrage", tout ça pour avoir été au mauvais endroit au mauvais moment, pourrait faire réfléchir). Et puis pour d’autres, ça constitue un bon entrainement. Pour "la prochaine fois"…?
S.